Épisode 19 - Le samedi soir, on reste chez soi.

Un samedi soir au Sphinx.

Chroniques du Sphinx
6 min ⋅ 17/03/2026

Et me voilà au Sphinx un samedi soir. Une grande première pour moi. Eh quoi ! c’est pas parce que je n’ai ni mec, ni ami que je suis assignée à résidence. J’ai aussi le droit de voir du monde. En parlant de monde… Si l’on m’avait dit qu’il y en aurait autant... Ça déambule en tous sens. Ça grouille, même. Mais ici, dans la chicha, à part ce type qui fume le narguilé sous l’orchidée, c’est tranquille... Comme d’hab…

La queue pour le théâtre de la Gaîté. DRLa queue pour le théâtre de la Gaîté. DR

Je m’assieds dans l’alcôve. Les lumignons rouges disposés sur chacune des tables confèrent à l’endroit un je-ne-sais-quoi de blind-date raté. Je décale mon lumignon pour installer mon Mac. Le temps qu’il s’allume, je balaye le décor par la baie. Une longue queue composée uniquement de blancs-becs – je suis une blanc-bec – s’étire depuis le théâtre de la Gaîté-Montparnasse jusqu’à la vitrine de Projection Vidéo. Pile entre les deux, devant L’Odyssex, un petit couple s’embrasse à pleine bouche. Beurk, ça dégoûte. Je me tords le cou pour voir qui est à l’affiche ce soir. Il s’agit de Bérengère, jolie blonde au décolleté plongeant, dans un nouveau spectacle intitulé : « SEXE ». Re-beurk. Au moins les sex-shops ont-ils la décence de tirer un rideau.

I’m a Slaaaave for Yaaa... La voix de Britney me fait sursauter. Qui a osé mettre une chanson pareille ? Sur son téléphone, le fumeur la coupe pour lancer Ahmed Sheba, l’un des ténors du Sphinx — ex-aequo avec Ahmed Ben Ali et Sheikh Bahaa Sultan. OK, ÇA, ça me va. Je lui lève un pouce en signe d’approbation. S’agissant de ma conso, ce dernier m’enjoint à me servir moi-même. Lemon est occupé. D’ac, je me lève pour aller piocher un Coca Zéro dans le frigo en libre-service. En attrapant ma canette, je zyeute discrètement dans sa direction. Avec sa raie sur le côté et son menton en galoche, il me fait penser à un genre de Belmondo oriental. Inconnu au bataillon.

Je vais me rassoir devant le Mac. Mais, avant de m’y mettre, je dois vérifier où en est ma vidéo. Parisian Girl Answering a Proust Questionnaire in a Hookah Lounge. Ça y est, elle a dépassé les 3 300 vues ! 3 304 exactement. Je dégoupille ma canette en examinant les nouveaux commentaires. Sans surprise, Pablo a écrit : « Non. » C’est vrai, il était contre ce projet. Pour lui, il contenait les germes de la folie. Un compte fan de Booba dit : « La go aime le DUC. » Au moins, lui, il apprécie. Quant à Guillaume de La Barre, il s’est cru dans les Avis Google : « Chicha au top, ambiance chaleureuse, service efficace, le patron et son collègue sont de très bonnes personnes !! Je recommande !!! » 

Je repose le téléphone. Ouvre Word. Regarde à nouveau par la baie. Dans la queue, j’aperçois un grand type ressemblant en tous points à Noar, mon rappeur d’ex, flanqué d’une jeune femme au look kawaï. Je plisse mes yeux de myope. Je confirme, c’est vraiment Noar. Bizarre… Je croyais qu’il avait arrêté les femmes depuis qu’il est aux Narcotiques Anonymes. 

Je lui envoie un SMS : « TFQ ? » — « Tu Fais Quoi ? » Je vois Noar plonger la main dans sa poche pour extraire son cellulaire. Il me renvoie : « Avec le fils ce soir ! » Mouais. Il a bon dos, le fiston. Quelle raclure, ce Noar. Tox un jour, tox toujours ! Et moi qui ai gobé ses conneries de Programme en Douze Étapes. Aux dernières nouvelles, il amorçait la Dixième. Dernière ligne droite avant l’Absolution finale, celle où il n’est plus question que d’entretenir, chaque jour, avec patience et humilité, son hygiène intérieure tout en choyant ses relations avec ses proches sur des bases renouvelées, loin des tourments du passé. Et là, il me ment éhontément ! Tout ça pour aller mater un stand-up impudique avec une nana qui pourrait être sa fille… Pathétique. Ils pénètrent dans le théâtre. 

Quelque chose vient se loger à mes pieds. Je me tourne et tombe sur un grand narguilé doré, prêt à l’emploi. Lemon me tend mon tuyau ainsi que mon embout en plastique. Qu’est-ce qui lui prend ?! Il le sait, pourtant, que je ne fume pas. D’un coup de tête, il me désigne l’homme du fond. Je fais mine à l’inconnu de taper sur mon clavier pour lui signifier mon refus. Mais le type ne capte pas : il soulève son tuyau comme pour trinquer. 

Bon, puisque c’est ainsi… Je tire une taffe par politesse. Le goût est très sucré. Comme ça, je pencherais pour pastèque, ou peut-être melon. C’est comme un bonbon sur la langue mais un bonbon qui fait tousser. 

Ça y est, j’ai la migraine. Je cale mon tuyau entre mes cuisses et réveille ma machine. OK… Voyons… Où en étais-je ? Ah ! Chapitre X. La demi-braguette. C’est le moment fatidique où je me retrouve à genoux face à l’entrejambes de Fred, mon N+2, un soir de bouclage. Au départ, je n’étais pas partie pour lui prodiguer de gâterie, seulement le supplier de ne pas me virer. Dans le numéro du Supplément paru cette semaine-là, j’avais estropié par inadvertance le nom du Propriétaire du Groupe. Pas une fois. Pas deux fois. Pas trois fois. CINQ fois. À cinq reprises, le patronyme de notre bienfaiteur, celui qui nous avait rachetés deux ans plus tôt alors que nous étions au bord du gouffre, celui qui nous avait ressuscités d’entre les titres morts grâce à ses millions, bref notre Sauveur, que dis-je notre DIEU, eh bien je l’avais blasphémé en lui retranchant le l qui précédait le t. Ma faute, je n’avais pas vérifié. Le hic, c’est que l’affaire était remontée aux oreilles de l’intéressé, lequel avait téléphoné à Fred pour lui demander ma tête…

Donc, je suis sur le point d’abaisser la braguette de Fred pour le sucer quand brusquement, Lemon vient pour racler mon charbon à l’aide d’une pince en métal. Il m’intime de bien vouloir reprendre ma pipe en bouche pour faire rougeoyer la pastille. Je m’exécute en aspirant comme sur une sarbacane. Wah, c’est du costaud. Je pars en quinte. Keuf, keuf, keuf.

Le type du fond s’étrangle : « Pas comme ça !!! » D’un bond, il se lève et vient s’assoir près de moi, dans l’alcôve. Tend la main. Je lui remets mon calumet. Au mépris de toutes les règles d’hygiène, il le porte à ses lèvres et aspire une longue bouffée qu’il recrache tout aussi lentement, en prenant bien son temps. Ses arabesques s’élèvent vers le plafond. Je dois avouer n’en avoir jamais vu d’aussi belles. Il me rend mon embout. Je tâche de l’imiter. « Bien mieux », me fait-il, en opinant de la tête. Là-dessus, il me tend une carte professionnelle. Je lis :

Dr Kamal al-Chammal. Docteur en tabacologie. Professeur émérite à l’Université d’Erbil, Irak. Membre fondateur du FLPAE.

Je le remercie. Il me demande si j’en ai une à lui remettre. Je dois lui avouer que je n’ai plus la carte de presse. « Journaliste ? » devine-t-il. Oui, on va dire que oui.  

Lemon lui rapporte son bang. On se met à discuter tout en fumant. Le Docteur est de passage à Paris pour voir des amis. Soudain, je pense : mais pourquoi diable a-t-on le droit de fumer dans la chicha ? Je veux dire à l’intérieur ? (Je m’étonne à cet instant ne me l’être jamais posée avant.) C’est vrai, je ne suis pas sans ignorer qu’il est interdit de fumer dans les cafés et restaurants depuis 2007. Je formule donc ma question au Doc, lequel me répond d’un air sibyllin que c’est grâce à Chirac, lorsqu’il était maire de la ville. (Il rit.) Ah ! ce Chirac. Un grand homme qui a beaucoup oeuvré pour la Cause. Lorsque le Docteur vient à Paris, il ne manque jamais d’aller se recueillir sur sa tombe…

Mais pourquoi diable les bars à chicha passent-ils au travers des mailles du Code de Santé publique, j’insiste ? Le docteur, soudain très sérieux : « Parce que nous nous sommes battus pour. » Qui ça ? Qui s’est battu ? je demande. À cet instant, Salvatore, le patron de Projection Vidéo, entre pour lui remettre une serviette en cuir. Le Dr Kamal en inspecte rapidement le contenu, cligne des yeux en guise d’assentiment. Le Sicilien repart aussi sec au sex-shop. 

Revenant à notre conversation, Kamal m’explique qu’avant, c’est-à-dire à la fin du siècle dernier, la rue de la Gaîté comptait pas moins de sept bars à chicha. « C’est simple : il y avait les cafés orientaux, et les sex-shops, qui étaient au nombre de treize. Et les théâtres, bien sûr ! » Les millions pleuvaient. Les coffres à la banque débordaient. Faut dire, c’était avant les e-Liquid à la pastèque et l’Internet haut-débit. Mais après le 11-Septembre, le ton a changé, poursuit le professeur. Les pays occidentaux se sont dotés de mesures drastiques pour faire reculer la propagation des hookah lounges dans les grandes métropoles. En 2006, lors du Congrès mondial sur le Tabac, à Washington, le Docteur avait été choqué d’entendre que la chicha était un fléau sanitaire mondial qu’il fallait éradiquer séance tenante. À la tribune, il avait eu beau expliquer que c’étaient les producteurs de tabac et autres fabricants de pesticides les véritables criminels, et qu’à ce titre, on pouvait remercier le filtrage par l’eau de la chicha qui avait permis de sauver pas moins de 250 millions de vies rien qu’en Inde, où il avait mené une vaste étude de terrain, personne ne l’avait écouté. 

— C’était une Croisade, ni plus ni moins.

— Une Croisade ?

— Tout à fait, me répond le Docteur. Des gros racistes, voilà ce qu’ils étaient.

2007 a été une hécatombe. Les cafedjis, les cafés orientaux, ont baissé le rideau un à un, comme les magasins de plaisir, victimes eux aussi de la Censure. Aujourd’hui, il ne reste plus que Le Sphinx, mais avec les Municipales qui s’annoncent, il y a fort à parier qu’il subisse le même sort... C’est bien triste… Je réalise soudain que je pourrais bien perdre mon bureau. Damned ! Mais… qu’est-ce que vous allez faire ?, je demande, en réprimant un frisson. Pour Dr Kamal, rien n’est encore perdu : « Notre Syndicat d’initiatives entend mener de grandes actions. » Lesquelles ? Pour toute réponse, il me lâche une grande volute de fumée.

— Je peux vous aider d’une manière ou d’une autre ? fais-je, en regardant l’arabesque s’élever vers le faux-plafond.

Il me scrute un moment à travers l’écran. Puis :

— Vous êtes sur Signal ?

— Sur ?

— Signal. La messagerie cryptée.

— Ah non, mais je peux la télécharger.

— Faites donc. Nous vous contacterons.

21 heures 30. C’est la fin du spectacle. Le public de Bérengère dégueule sur le trottoir avec leurs têtes de ravis de la crèche. À croire que les gens aiment rire de leur propre misère sexuelle. C’est déprimant. Je scrute. Noar sort à son tour avec sa Lolita. Il la prend dans ses bras, lui donne un baiser sur le front.

Ils remontent la rue bras dessus, bras dessous.

Merci d’être toujours plus nombreux à vous abonner chaque semaine. On se retrouve la semaine prochaine pour un nouvel épisode, Inchallah ! D’ici là, charbonnez bien…

Artwork : Dabaaz <3

Chroniques du Sphinx

Par Lisa Delille

Lisa Delille est journaliste indépendante (ELLE, Le Monde, Le Nouvel Obs, Madame Figaro…). En décembre dernier, elle a publié FORCEUSE dans la collection Vrilles du média Zone Critique.