Épisode 17 — Faites les questions et les réponses.

Ma toute première interview littéraire.

Chroniques du Sphinx
5 min ⋅ 17/02/2026

Je te forwarde un truc, me prévient Pablo depuis sa banquette. J’ouvre illico Mail sur Mac. L’objet est des plus sommaires : Questionnaire de Prout (sic). Je déroule vite fait. Putain, chanmé ! KINK magazine veut m’interviewer pour ses réseaux sociaux ! Apparemment, ça faisait partie de la timbale du concours de poèmes. La consigne : répondre au questionnaire de Proust, mais à la sauce KINK. Rendu : lundi 3 novembre. On est le 4 novembre. Merde, Pablo ! Pourquoi tu ne me l’as pas envoyé plus tôt ?? C’est criminel, de ne pas transférer une telle nouvelle. Il lui faut quoi, comme objet, à Pablo, pour qu’il transmette à qui de droit : FÉLICITATIONS, VOUS VENEZ DE REMPORTER LE PRIX GONCOURT. C’est ça ??? Il me douche : Ah ouais… t’es up toi. Et de me suggérer de prendre un Xanax. Non, je ne veux pas prendre de Xanax. J’arrête le Xanax. J’ai lu quelque part que le Xanax augmentait de 40 % les chances de mourir. Je ne veux pas mourir. Et puis c’est impossible d’écrire sous Xanax. Remarque, c’est pareil avec la tachycardie mais balek, je préfère encore le mode MAD MAX à la camisole chimique. Je relis le mail. On me suggère de me filmer plutôt que de répondre par écrit. Je n’ai aucune idée de comment faire, mais je veux bien tenter le coup. Ouais ! C’est quand même pas tous les jours qu’on m’interviewe !!!

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En fait, c’est la première fois qu’on me sollicite pour un entretien. Lorsque je taffais au Supplément Gratuit du Week-End, il m’arrivait parfois de prêter main forte au Quotidien d’Aujourd’hui pour les micros-trottoirs. J’adorais les micros-trottoirs. C’était la bonne excuse pour aller se promener. Armée de mon iPhone, j’arpentais le boulevard de Grenelle et arrêtais uniquement les 9 pour recueillir leur avis sur le pâté en croûte ou la réforme des retraites. Plus tard, en réécoutant mes 9 au casque, assise à mon desk, près de la baie donnant sur le Jardin des Enfants du Vél’ d’Hiv’, je m’amusais à faire les réponses à mes propres questions. Le pâté en croûte ? Personnellement, je préfère le sans croûte. Et le sans pâté. La réforme des retraites ? Mmmh, je serais pour commencer par la retraite, et ensuite la carrière. Les jeunes n’aspirent qu’à rien foutre, et les vieux se font chier. Oui, pour être honnête, ça fait très longtemps que j’attends mon tour d’être interviewée.

Eh bah ça tombe bien, c’est maintenant ! J’alpague Pablo pour lui demander s’il peut jouer les chefs op. Nope, me fait-il sans lever les yeux de son PC. Il doit boucler son Business Plan. Je n’ai jamais poussé la curiosité jusqu’à lui demander de quoi il s’agissait. Là, je le fais. Il m’apprend qu’il souhaite créer un espace dédié au bien-être physique et spirituel. Un genre de studio de yoga ? je m’enquiers. Il y aura effectivement une grande salle avec des tapis, me répond-t-il évasivement. Donc c’est du yoga, j’insiste. Pas tout à fait, me rétorque-t-il. Les tapis seront verts et strictement orientés vers la Qibla. La quoi ? La Mecque. Tu comptes ouvrir une mosquée, quoi. Pas uniquement. BAH RACONTE ! Les mains jointes en triangle, Pablo me déroule son projet de lieu où tout un chacun pourra venir pratiquer son culte, en toutes discrétion et bienveillance, et quelle que soit son obédience. Je l’arrête : et si on n’en a pas, justement ? Aucun problème, les cabines individuelles te permettront d’effectuer ton diagnostic spirituel. OK, mais si on ne croit en RIEN ? Pablo, on ne peut plus sérieux : Cette question n’a aucun sens. Tout le monde croit en quelque chose. Soit… Le nom du bordel ? CULTE. Il tourne fièrement son écran de PC vers moi pour m’en dévoiler le logo en noir et blanc. Classe... j’admets. Ce n’est que le début, précise-t-il. Son ambition est d’ouvrir des CULTE un peu partout en France voire dans toutes les grandes capitales européennes. Et où compte-t-il implanter son premier CULTE ? je demande, entre admiration et perplexité. Pablo pointe alors son menton vers L’Odyssex. Quoi ?! Tu veux reprendre le sex-shop ? Exact, me confirme le jeune Xavier Niel. Gladys a complètement lâché la rampe. D’après ses sources, elle est au bord de la banqueroute. Et puis ça fera les pieds à son beau-père. S’il croit que Pablo n’a pas cramé sa voiture Auto-École garée en warning, juste devant... J’implose en dedans : Oh non !! Pas L’Odyssex !!! Que vont devenir ses fabuleux néons ? Mais je me garde bien de dire quoique ce soit. Avec un concept pareil, je doute que Pablo réussisse sa levée de fonds.

Bon. Ça dit quoi, exactement, ce questionnaire ? Le mail ne donne aucune info. Encore ni fait ni à faire cette histoire. Je tape « Questionnaire de Proust » dans Google, clique sur un article de blog dédié à celui qui lui a donné son nom. À la question : Quel est pour vous le comble de la misère ?, le jeune Marcel, 15 piges, a répondu : Être séparé de maman. Miskine. Cela étant, j’ai beaucoup de mal à concevoir qu’on puisse devenir un écrivain d’une telle envergure en ayant été aussi choyé par sa mère. Par acquit de conscience pro, je jette un œil à mes prédécesseurs plus récents. J’apprends ainsi que Gainsbourg aurait aimé avoir le don de Faire caca sans odeurs, ce qui me fait irrémédiablement penser à la fois où j’ai pris mon tour après Brahim, le chauffagiste. Quant à Sollers, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne s’est pas foulé. Il a mis Caractère aux quatre premières questions.

Génial, ça va être trop fun ! Mais avant, il faut que je passe aux W.-C. Face à la glace, je me lance à moi-même, en mode reporter : Bonsoir Lisa Delille, et merci d’avoir accepté de venir nous voir sur notre plateau de KINK TV. Je sais que vous avez la parole rare, donc c’est un grand honneur que vous nous faites ce soir. L.D. : Salut, aucun problème. Reporter : Lisa Delille, avant toute chose, quand est-ce que vous avez compris que vous deviendriez écrivain ? L.D. : À l’instant-même où j’ai franchi le seuil du Sphinx. Reporter : Vous aviez alors quel âge, sans indiscrétion ? L.D. : 39 ans. Reporter : Oh ! Mais n’est-ce pas un peu tard pour commencer une carrière dans les lettres ? L.D. : Au contraire, je serais pour interdire à toute personne d’écrire la moindre ligne avant cet âge. Reporter : Remarquable ! Quel serait votre conseil à tous les écrivains de 39 ans qui débutent ? L.D. : Il est très simple. Vivez votre vie comme bon vous semble, et envoyez-nous vos feedbacks. Les livres ne sont rien d’autre que de longs Avis Google. Reporter : Excellent ! Excellent ! Le public applaudit à tout rompre. Je me repasse le visage sous l’eau tiède.  En m’essuyant avec le torchon, je me répète, à la Doinel : Lisa Delille, Lisa Delille, Lisa Delille… Puis : KINK magazine, KINK magazine, KINK magazine… Et enfin : Questionnaire de Prout, Questionnaire de Prout, Questionnaire de Prout… C’est bon, je suis prête.

De retour dans l’alcôve, j’effectue un habile Pomme C + Pomme V avec les 31 questions dans un nouveau Word, cale mon téléphone contre la théière en métal et lance l’enregistrement en totale impro. OK, question n°1 : Mon principal trait de caractère ? La mansuétude. La qualité que je préfère chez un homme ? La beauté #QueDes9. Chez une femme ? La désinvolture. Ce que j’apprécie chez mes amis ? Je n’ai pas d’amis, uniquement des collègues. Mon principal défaut ? La coriacité. Mon occupation préférée ? Écrire en buvant du thé. Mon rêve de bonheur ? Me lire en buvant le thé. Quel serait mon plus grand malheur ? Que Booba meure ou, pire, se fasse cancelled. Ce que je voudrais être ? Booba. Le pays où j’aimerais vivre : Togo. Ma couleur préférée : le noir mais est-ce une couleur ? La fleur que j’aime ? La tulipe. L’oiseau que j’admire ? Les aigles car ils ne volent pas avec les : pigeons (Autopsie vol. 4). Mon auteur favori en prose ? Booba. Mon poète préféré : Booba. Mon héros favori dans la fiction ? Booba. Mon compositeur préféré ? Booba. Mon peintre favori ? A. H. Mes héros dans la vie réelle ? Lemon, Fat Joe, Pablo, Gladys, Noar, Pascal, Ali, Esther... Mes héroïnes dans l'Histoire ? Cléopâtre et Rosa Parks. Mes noms favoris ? Tous les noms d’oiseaux... Ce que je déteste par-dessus tout ? Qu’on me force la main. Personnages historiques que je méprise le plus ? A. H. Le fait militaire que j'estime le plus ? Mon abandon de poste au Supplément Gratuit du Week-End. La réforme que j'estime le plus ? Ma réforme des retraites. Le don que je voudrais avoir ? Devenir une I.A. Comment j'aimerais mourir ? Comme CARL dans 2001. État d'esprit actuel ? AU TOP DE LA TOUR MONTPARNASSE. Les fautes qui m'inspirent le plus d'indulgence ? Les fautes d’orthographe, les mauvais business plans. Ma devise ? Tout voir, tout entendre, et TOUT dire.

OK, c’est dans la boîte. J’envoie. Pablo me recommande : Ne fais pas ça. C’est trop cringe. Pff, on en reparle quand il aura réussi à lever ne serait-ce qu’1 centime d’euro. Et de toute façon, c’est l’heure de partir. Je balance la vidéo et quitte la chicha. En passant devant le taxiphone, rue Losserand, je m’arrête pour imprimer le questionnaire. Demain, je l’accroche au Sphinx. Mais, juste avant d’arriver chez moi, un pigeon le gratifie d’une belle

fiente.

Merci d’être toujours plus nombreux à vous abonner chaque semaine. On se retrouve après les vacances pour un nouvel épisode, Inchallah ! D’ici là, reposez-vous bien…

Artwork : Dabaaz <3

Chroniques du Sphinx

Par Lisa Delille

Lisa Delille est journaliste indépendante (ELLE, Le Monde, Le Nouvel Obs, Madame Figaro…). En décembre dernier, elle a publié FORCEUSE dans la collection Vrilles du média Zone Critique.