Au Monoprix-Montparnasse.
En m’asseyant sur le trône, je n’ai qu’une hâte : faire crépiter les touches de mon Mac afin de libérer ce roman que je retiens depuis trop longtemps prisonnier de mon cerveau bouillonnant. Mais avant, il m’est absolument indispensable de vider ma vessie.
J’urine un torrent. En décollant mes fesses de la lunette pour arracher une feuille de papier, je constate avec stupeur que le fond de la cuvette est rouge. Flûte, mes règles. J’ai mes règles. Normalement, elles ne devaient arriver que la semaine prochaine mais force est de constater qu’elles sont là et pas qu’un peu. Que faire ? En temps normal, je tapisserais le fond de mon slip d’une épaisse couche de rose, mais le carton est presqu’à nu. J’ai à peine de quoi m’essuyer.
À cet instant, je regrette les toilettes du Supplément Gratuit du Week-End. Non seulement elles étaient très propres et très spacieuses, mais elles étaient surtout non-mixtes (comme il est de rigueur pour toute entreprise de plus de 20 salariés). Chaque mois, les filles de la rédac se cotisaient pour garnir une corbeille en protections de toutes sortes : serviettes, protège-slips, tampons avec ou sans applicateur… Si mes 1 800 euros nets m’exemptaient de mettre au pot, je ne me privais pas pour me servir. Juste retour des choses.
Bon, RIP ma petite culotte blanche. Je me reboutonne, sors des toilettes, ramasse mes affaires, et quitte Le Sphinx.
- 50 % sur le 2e avec la carte Monoprix. DR
Au Monoprix rayon hygiène. Je m’apprête à fourrer mon paquet de Nana dans ma poche avec la discrétion et l’habileté qui me caractérisent, quand je sens une main sur mon épaule. Merde, grillée. Je me retourne. En fait de vigile, je découvre Virginie, la maquettiste du Supplément. WOW, elle a teint ses cheveux en fuchsia. C’est, comme dire… disruptif. Naturellement, je lui demande ce qu’elle fait là.
« Je fais les courses pour Chiara », m’informe-t-elle. Chiara était la cheffe de la Fabrication du Supplément, et par conséquent la boss de Vivi. Ce colosse florentin à la tignasse et au tempérament de feu n’avait pas son pareil pour terroriser son service, dont la moitié était perpétuellement en arrêt, mais avec moi elle était super sympa.
« J’ai cru comprendre que tu bossais dans le coin », me glisse Vivi en piochant un savon pour la flore intime. Depuis quelque temps, elle se passionne pour mes frasques littéraires. Pet de fouffe, KINK mag. Pas plus tard que ce matin, Primo lui a fait suivre ma vidéo. Parisian Girl Answering a Proust Questionnaire in a Hookah Lounge. Apparemment, elle a fait le tour de la rédac. Ça ne m’étonne guère, pensé-je, j’y ai mis beaucoup de moi-même.
Tiens, en parlant de Primo, comment va-t-il ? je m’enquiers en contractant le périnée pour retenir une salve anglaise. Aux dernières nouvelles, il est rentré de congés, me répond Vivi. OK et il est… content ? j’insiste, avide de grapiller des infos sur mon ex. Mais Vivi n’en sait rien si Primo est content ou pas, elle emmerde Primo, elle emmerde Fred, notre N+2, elle emmerde tout le Groupe. Ils l’ont virée. Pour inaptitude. Le médecin du travail, qu’elle consultait assidument par rapport au management toxique de Chiara, a tout poucave aux RH. J’avoue ne plus comprendre. Si elle ne bosse plus au Supplément, pourquoi fait-elle les courses alors, qui plus est pour Chiara ?
« Elle me fait confiance » m’assène mon ex-collègue — preuve qu’on n’est jamais à une contradiction près. En fait, Vivi vient de se lancer comme Personal Shopper. Son terrain de chasse : le Monoprix. Il faut savoir que Vivi voue un culte à Monoprix, et ce, depuis toujours. Quand elle était encore en poste, elle passait toutes ses pauses du midi à celui de La Motte-Piquet-Grenelle. Parfois, elle prenait la 6 juste pour venir à celui de Montparnasse, où nous nous trouvons à présent.
« C’est le plus grand », me renseigne-t-elle. Cinq mille mètres carrés répartis sur deux niveaux. Agencé comme un véritable lieu de vie, sa réputation dépasse largement les frontières de la rive gauche. Son food-court, tourné vers les saveurs du monde, est un pur régal. Sa parapharmacie, une référence. Et que dire de son bar dévolu à la beauté coréenne, unique en son genre, de sa librairie, superbement achalandée, de son espace déco, avec sa sélection de mobilier vintage par Selency, de son large choix de mode enfantine sans oublier son piano en libre-service, d’où s’échappent les notes d’une Gymnopédie… Non, vraiment, le Monoprix-Montparnasse surpasse de très loin tous les autres Monoprix de Paris.
D’accord, mais comment gagne-t-elle sa vie, exactement ? je demande. C’est très simple. En tant que détentrice de la carte Monoprix Plus (99,90 euros par an), Vivi bénéficie d’une remise automatique de 20 % sur tous ses achats en magasin. De ce fait, elle propose à ses clients de leur faire gagner en temps et en productivité en effectuant leurs courses puis de les livrer, sans surcoût, directement sur leur lieu de travail. À la fin, ils ne payent que le montant normal tandis que Vivi empoche sa commission en plus de cumuler des points sur sa carte, ce qui lui confère de nombreux avantages que je renonce à connaître car je sens que mon 501 est en train de morfler.
« Tu as besoin de quoi, là, par exemple ? » me lance-t-elle.
Je lui réponds vivement :
— De serviettes hygiéniques. Mais c’est bon, je m’en occupe.
Je fourre mon pack dans ma poche. Vivi s’alarme :
— Euh… Tu fais quoi là ???
Je lui lâche mon principe de ne jamais raquer de protections hygiéniques. « Ah la fameuse taxe rose… » réagit Vivi. Non, ma démarche est plus universaliste. Selon moi, tout ce qui absorbe en fluides humains, les serviettes féminines comme les couches pour bébés ou pour vieux, devrait être remboursé par la Sécu. Question de dignité. Oui, au risque d’être conduite au PC-sécurité contre mon gré, sans avoir d’autre choix que de me farcir le prêchi-prêcha du responsable, je me rangerai toujours du côté des suinteurs, des coulants, des morveux, des pisseux, des chieurs...
Mon ex-collègue n’achète pas. Elle me menace de donner l’alerte si je ne repose pas immédiatement mes Nana. Il faut que je comprenne qu’elle se lance dans le business sans l’assentiment du magasin, donc hors de question qu’elle soit associée à un délit de vol dès sa première semaine. Je replace mes serviettes sur l’étagère à contre-coeur.
— Bien, dit-elle. Maintenant, t’es au début, au milieu, ou à la fin de tes règles ?
— C’est le J1.
— Et ton flux, tu dirais qu’il est plutôt normal, abondant, ou très abondant ?
— Très abondant.
— OK, dans ce cas, il te faut les Extra-Sûres. Là, elles sont affichées à 4,99 euros les seize. Si tu en prends deux, tu as 50 % sur le deuxième, ce qui te fait un total de 6,50 euros environ. On y gagne toutes les deux. Je te les prends ?
Sans attendre ma réponse, elle glisse les deux packs dans son cabas.
— T’as besoin d’autre chose ? poursuit-elle. Shampoing ? Gel douche ?
— Non, ça ira.
— Dentifrice ?
— J’ai.
— OK, tu as mangé ?
— Non.
— Tu veux aller voir aux sushis ?
— Je déjeune jamais.
— Hein ? Pourquoi ?
Pour ça aussi, j’ai une théorie mais je préfère dire :
— Ça me donne envie de dormir.
— Il faut manger, surtout quand on a ses règles. Le concombre, c’est bien. Je vais aller te prendre des makis. Toi, tu retournes au Sphinx. Je passe te livrer d’ici dix minutes maximum.
— Mais ma culotte doit être HS…
— Dans ce cas, je t’en amène une neuve.
— OK, prends-la en M.
— Aucun problème. Je te donne de quoi tenir en attendant. T’as de l’Ibuprofène ?
Je dois admettre que non. Vivi fouille dans son sac, me tends un petit paquet de Kleenex ainsi que le médoc.
— Tiens, cadeau de la maison.
— Merci Vi…
— C’est normal. Les temps sont durs. Entre meufs, il faut qu’on se serre les coudes. Et puis, comme ça, tu peux retourner écrire. Ça aurait été vraiment trop bête de te gâcher toute une aprèm de travail juste pour des règles de rien du tout.
— C’est vrai.
— Allez, à tout de suite. Et au fait, ne dis à personne que je me suis fait virer du Supplément. J’ai signé une clause pour toucher les allocs.
Je zippe mes lèvres entre mon pouce et l’index, et retourne l’attendre au Sphinx.
Merci d’être toujours plus nombreux à vous abonner chaque semaine. On se retrouve la semaine prochaine pour un nouvel épisode, Inchallah ! D’ici là, charbonnez bien…
Artwork : Dabaaz <3