Épisode 16 — Aimez-vous les orchidées ?

Tea time avec Gladys de L'Odyssex.

Chroniques du Sphinx
6 min ⋅ 10/02/2026

À propos d’horticulture. Hier, au Sphinx, j’ai remarqué un truc à droite du sas des toilettes : le tableau d’une orchidée blanche dans un pot marron. Si je n’y ai pas fait attention jusque-là, c’est que Joe est souvent assis devant. Comme j’attendais pour les W.-C., je me suis approchée pour le regarder et ai pu constater qu’il s’agit d’une vraie peinture, élaborée par quelqu’un qui s’est visiblement donné du mal, avec un large cadre en métal doublé d’une vitre de protection vissée sur tout le pan du mur, comme au Louvre.

Personnellement, je n’aime pas les orchidées. Elles me mettent mal à l’aise. Elles sont bizarres les orchidées, effrayantes même, avec leurs têtes d’alien comme tout droit sorties d’un hangar clandestin de Bakou, entre deux paires de pangolins siamois et un alambic de désomorphine. On ne sait trop quoi leur donner à becqueter, aux orchidées : de l’eau ou de l’aloyau ? L’absence de terreau interroge. Pourquoi ces petites boules de terre cuite ou de polystyrène ? C’est sûr, ces choses ne sont pas d’ici. Et que dire de cet affreux tuteur en plastique, dont elles sont toutes affublées, sans que l’on sache s’il est voué à rester ou bien à être retiré à un moment ou un autre de leur existence, qui semble n’avoir jamais de fin (avez-vous déjà vu une orchidée à l’agonie ?) Non vraiment, je n’ai jamais compris l’engouement pour les orchidées. 

Fumer l'orchidée. DRFumer l'orchidée. DR

Gladys, la patronne de L’Odyssex, le sex-shop voisin, est sortie des W.-C. En me voyant ainsi courbée, le nez dans l’orchidée, elle m’a demandé avec un petit sourire énigmatique si je savais qui l’avait peinte. Non, aucune idée. Puis je m’en fous pas mal, j’ai pensé. J’avais surtout très envie de pisser. Je suis allée m’enfermer dans les toilettes. Quand je suis ressortie, 2 minutes plus tard (je fais toujours très vite), l’octogénaire était assise dans l’alcôve, mon alcôve, avec une théière de thé à la menthe fumante…

Me suis rassise en feignant de l’ignorer. Ai réveillé mon Mac. En ce moment, je mets la gomme pour finir mon roman, histoire de surfer sur le succès de mon poème. Ça serait con de laisser passer l’occase. Mais c’était sans compter Gladys, qui est revenue à la charge avec son orchidée. Qui l’a peinte, d’après moi ? J’ai avancé qu’il devait s’agir d’un peintre du dimanche, du genre de ceux qui tiennent un stand sur le Marché de la Création au pied de la tour Montparnasse. Gladys a posé sa main veinée de bleu sur la mienne. Je n’y étais pas du tout. Mais pour connaître la fin de l’histoire, il lui fallait, avec ma permission, bien sûr, remonter au tout début du Sphinx, bien avant la chicha, il y a longtemps. TRÈS longtemps.

Et voilà, c’est toujours la même histoire avec les anciens. Ils te ferrent avec une question apparemment innocente, puis te plantent un tunnel de 2 heures 30. Moi, j’appelle ça du viol. Cela dit, ça m’intéressait d’en savoir un peu plus sur mon bureau officiel. Ouais, c’est pas comme si j’y passais toutes mes semaines, cinq jours sur sept, de 14 heures à 19 heures depuis bientôt 5 mois…

Je n’ai pas été déçue du voyage. Déjà, j’ai enrichi mon vocabulaire. Puis j’ai appris que c’est la propre mère de Gladys, Marthe, dite Martoune, qui a fait construire l’immeuble en 33. La Martoune, qui avait déjà bien roulé sa bosse aux Amériques comme prostituée puis comme tenancière de bordels, avait pour projet de rentrer à Paris pour ouvrir une grande maison close. Certes, ce n’était pas légal légal comme bizness, mais pour peu qu’on soit discret et qu’on montre toutes les garanties, c’était de l’ordre du possible. Et très rentable. Donc, après avoir cherché dans tout le quartier, Martoune jette son dévolu sur un terrain vague en bordure du cimetière Montparnasse, qui avait été jadis l’emplacement d’un marbrier funéraire. Elle parvient à réunir la somme auprès de ces messieurs du Sénat et de quelques tauliers de Pigalle, embauche le meilleur architecte du moment et, un an plus tard, en 34, Le Sphinx ouvre ses portes…

Le jour de l’ouverture, la taule croule sous les corbeilles d’orchidées blanches. C’est simple, me dit Gladys, il y en avait de l’entrée jusqu’au dortoir des filles, sous les combles, à tel point que toute la rue embaumait ! Il faut savoir que la Martoune avait deux passions dans la vie : les orchidées, et le Pommery. Même aux heures les plus sombres de l’Histoire, qui n’allaient pas tarder à arriver, j’anticipe, il y avait toujours au Sphinx des orchidées fraîches, et du meilleur Cordon rouge à 120 francs la bouteille.

Par réflexe professionnel, j’ai créé un nouveau Word pour amorcer le récit que je vous livre aujourd’hui. Naturellement, j’ai demandé à Gladys pourquoi ce nom du Sphinx. Très bonne question ! s’est extasié la vieille dame. À l’époque, la mode était à l’Égypte. Les bateaux étaient remplis de petites campagnardes roses et dodues qui partaient tapiner au Caire, dans l’espoir de revenir les poches pleines. C’était l’Égypte ou l’Amérique latine. Buenos Aires, Santiago du Chili… On appelait ça faire la Cordillère des Andes. Gladys s’est tapé sur la cuisse. Quelle blague ! La plupart des filles mourraient de maladies tropicales ou d’overdose ou de pauvreté, ou bien les trois à la fois… Martoune voulait donc appeler sa boîte L’Égypte. Mais c’est finalement Lulu, le propriétaire d’un cabaret de la butte Montmartre, qui lui a suggéré de l’appeler Le Sphinx. Avec pour devise :

TOUT VOIR, TOUT ENTENDRE, ET NE RIEN DIRE.

J’ai immédiatement consigné la phrase sur Word. Ça pourra toujours servir.

Pas besoin de vous faire un dessin, il s’en est passé de belles, au Sphinx. Ça, on savait faire la bamboche à l’époque ! À en croire Gladys, le succès de la boîte devait beaucoup à la personnalité de Martoune, qui était une ambianceuse de première doublée d’une cuisinière hors pair. Les plus grandes stars venaient goûter son pot au feu : Albert Londres, Beauvoir, Sartre, Mistinguett, Gary Cooper, Marlene Dietrich, Cary Grant… À la fin du festin, Kiki de Montparnasse se mettait debout sur une table pour chanter : Un apache avec sa lame / M’a ouvert le ventre en long / Comme mes boyaux s’débinaient / Ben savez-vous c’que j’ai fait ? / J’ai mis du papier collant / Pour que ça tienne en attendant… Et puis tout ce petit monde montait dans les étages pour s’envoyer en l’air. D’après sa fille, c’est Martoune qui a lancé la mode de la partouze.

Bon, très bien, mais ça ne nous dit toujours pas qui a peint cette fucking orchidée. J’y viens, m’a assuré Gladys en nous resservant une rasade de thé à la menthe. Le 16 mai 40, jour de l’anniversaire de Martoune, les orchidées embaument dans l’entrée. Le père de Gladys, le Gégé, arrive en catastrophe. Il lance à sa belle : les Boches rappliquent, allez vite, on s’tire ! Mais cette dernière, qui a une gueule de bois carabinée, l’envoie au diable et retourne se coucher. De la même manière, Martoune zappera l’Appel du 18 juin, qu’elle n’apprendra que quatre jours plus tard lors de sa rediff, lorsqu’elle aura eu fini de cuver son Pommery. Quant au Gégé, il rejoint la zone sud à bord de sa moto, des millions en liasses ponctionnés des coffres du Sphinx et planqués dans la doublure de son blouson de cuir, avant de disparaître. Personne n’a jamais su ce qu’il était advenu de lui.

Les Boches réquisitionnent Le Sphinx. En fait, Paname était devenu le lupanar attitré des soldats allemands en transit depuis les fronts d’Europe et d’Afrique. Mais les Fritz, on s’en doute, avaient une peur bleue des maladies vénériennes. Ils ont donc décidé de moderniser l’immeuble, en installant les sanitaires et le tout-à-l’égout… J’ai relevé la tête de mon écran. Oui ! Tu as bien entendu ! m’a fait Gladys, hilare. C’est grâce aux Boches qu’on a des chiottes au Sphinx ! Et de me réciter les règles d’hygiène élémentaires qui étaient placardées un peu partout dans la taule. Gamine, elle a appris à lire sur ces règlements, au point de les connaître par cœur : Soldat allemand ! Évite les excès sexuels, ils diminuent tes capacités et sont préjudiciables à ta santé ! (…) Un soldat atteint de maladie vénérienne est inapte au service ! (…) L’alcool est le père de toutes les maladies vénériennes ! Il paralyse toute l’activité et conduit à tout !

Un soir, a poursuivi Gladys, une bagarre éclate entre Français et Allemands à propos d’une amie de Martoune, une chanteuse populaire dans le temps, la Grosse Freda. Une sacrée baiseuse, la Freda… Une nuit, elle était tellement saoule qu’elle s’est échappée du Sphinx totalement nue. Des policiers du commissariat qui se trouvait un peu plus bas, vers Bobino, l’ont arrêtée. Freda gueulait à qui mieux-mieux : Plus j’ai d’hommes dans mon lit, mieux je chante ! Le lendemain matin, Le Canard titrait en gros : SCANDALE AU PAYS DES PHARAONS ! À cet instant, j’ignore pourquoi je note tout ça, mais je le fais.

Tout ce que je sais, m’a confié Gladys, en modulant le son de sa voix, c’est qu’il y a eu un mort dans l’histoire… L’assassin s’est enfui dans les catacombes, auxquelles on accédait par la cave… La Kommandantur a menacé de faire fermer le Sphinx, mais grâce à ses appuis, Martoune a eu gain de cause… Après, les Fritz n’ont plus trop osé venir, à l’exception d’un petit moustachu qui venait toujours dîner seul et ne montait jamais. À la Libération, il a fallu faire profil bas… Freda a été arrêtée par les F.F.I., tondue et exhibée dans tout le quartier… Une honte ! Maman et moi, on est allées se mettre au vert. On est revenues à Paris seulement l’été suivant, j’avais 6 ans… Entre temps, le gouvernement avait fait voter une loi pour interdire les bordels, et Le Sphinx a fermé en octobre.

La dernière nuit, au Sphinx, m’a rapporté Gladys, Piaf est venue chanter, ainsi que Freda. Puis Martoune a mis tous les meubles, objets et tableaux aux enchères. Le beau sphinx de la façade a été arraché par des fanatiques catholiques… Sa mère a aussi bazardé l’immeuble et s’est exilée au Maroc, où elle a encore vécu mille autres vies. Elle y est morte en 71, dans le plus grand dénuement… Gladys venait d’ouvrir son premier sex-shop. Je te raconterai un jour, si tu veux, m’a-t-elle offert. Depuis le temps que Pascal me tanne pour que j’écrive mes mémoires… Mais là, j’ai rendez-vous à la BRED.

Je l’ai regardée remettre son vison. Et l’orchidée ? j’ai fait. Oh, tu sais, au fil des années, Martoune avait accumulé de nombreuses toiles d’artistes du quartier, m’a-t-elle répondu. Tout est parti aux enchères, les Kissling, les Foujita, les Giacometti, les Cocteau… Imagine, si j’avais hérité ! Je ne me tiendrais pas ici, devant toi. Enfin, c’est la vie. Ça ne sert à rien d’être la plus riche du cimetière… D’ailleurs, ça me fait penser que je dois aller remplacer l’orchidée sur sa tombe. Celle-ci est la seule rescapée de la vente, elle ne devait pas valoir grand-chose, mais maman y tenait beaucoup. Bon allez, je file.

Elle est sortie, me laissant seule. Lemon devait être parti faire une course. J’ai regardé l’heure. Trop tard pour se remettre sur le roman. Je me suis levée en m'étirant, suis passée une dernière fois aux W.-C. En ressortant, j’ai regardé la croûte. Au coin en bas à droite, j’ai relevé cette signature sibylline : A. H. J’ai quitté le Sphinx et remonté la rue en direction de l’avenue. Au niveau de l’Indiana Café, j’ai eu soudain comme une révélation. Wait, A. H., comme…

Adolf Hitler ?

Pour Maxime.

Merci d’être toujours plus nombreux à vous abonner chaque semaine. À bientôt pour un nouvel épisode, Inchallah ! D’ici là, charbonnez bien…

Artwork : Dabaaz <3



Chroniques du Sphinx

Par Lisa Delille

Lisa Delille est journaliste indépendante (ELLE, Le Monde, Le Nouvel Obs, Madame Figaro…). En décembre dernier, elle a publié FORCEUSE dans la collection Vrilles du média Zone Critique.