Épisode 21 — Laissez-moi jeûner en paix.

Déjeuner avec Hugues des éditions de La Tanière.

Chroniques du Sphinx
7 min ⋅ 14/04/2026

Un éditeur m’a écrit pour me rencontrer. Faut croire que je lui ai tapé dans l’œil avec ma lecture de l’autre soir. Bien sûr, il me propose de déjeuner. Le hic, c’est que j’ai pour principe [1] de ne jamais déjeuner [2] de ne jamais refuser un repas gratuit, ce qui peut paraître contradictoire… voire paradoxal… J’ai donc répondu OK à Hugues – il s’appelle Hugues –, en me promettant de ne pas faire d’excès car je dois enchaîner après avec Le Sphinx pour boucler mon chapitre…

Hugues m’a donné rendez-vous à midi trente chez Peggy, rue Campagne-Première. Sur place, pas de restaurant mais un immeuble d’habitation… Je pousse la porte, remonte un couloir étroit aux murs de pierre, débouche sur une courette… L’établissement niche dans ce qui semble être la loge du gardien…

J’entre.

Chez Peggy. DRChez Peggy. DR

À l’intérieur, une salle très bas de plafond soutenu par de grosses poutres peintes en rose et éclairées de guirlandes roses… Les tables sont nappées de vichy blanc et rose… Sur les étagères, derrière le bar, s’étale une collection de cochons roses en peluche, tirelires, cartes postales, boîtes de conserve, saucisses sèches suspendues par le bout de leur ficelle rose... La patronne, habillée tout de rose, me demande si j’ai réservé. Je lève la main droite à l’apache : « Hugues. »

Suivez-moi, m’enjoint-elle dans un pur accent du Sud-Ouest. Elle m’escorte jusqu’à une petite table calée dans un recoin où elle m’abandonne avec un bol de saucisson sec et un quart d’eau municipale. Je m’en sers un fond… Sur le mur, face à moi, les Trois Petits Cochons de Walt Disney me décochent des œillades aguicheuses en dansant la farandole. Au-dessus de leurs groins, cette inscription en lettres capitales : 

« WHO’S AFRAID OF THE BIG BAD WOLF? » 🎶

Hugues arrive sur ces entrefaites. Alors, comment tu trouves ma cantine ? m’entreprend-il en piochant une fine rondelle rose. Elle est… carnée, je dis, en détaillant l’homme qui ressemble en tout point à un vieux loup dépenaillé avec son col roulé noir, sa veste de velours noir rapiécée aux coudes, ses cheveux cendrés peignés en arrière, ses oreilles pointues et sa lèvre inférieure bizarrement boursouflée...

Miss Peggy est incroyable, me confirme mon hôte en se frottant les mains comme devant un feu invisible. Justement, la voilà qui s’amène avec l’ardoise du jour et un 50 cl de rouge, dont la robe est rose foncé. Au menu, ce midi : terrine de porc en gelée, jambon de Tonneins avec sa salade frisée aux lardons fumés et, en dessert, la petite cochonnerie maison. Le tout pour 21,90 euros TTC. Imbattable dans le quartier.

Mmmh… on va se régaler ! s’enthousiasme Hugues, qui opte pour la totale, comme d’habitude. Je me dis qu’il doit se faire sacrément chier à La Tanière — le nom de sa maison — pour être aussi exalté par la cuisine du terroir. Moi, j’ai l’appétit en berne, mais je valide quand même le plat principal en me disant que je mangerai uniquement la frisée en écartant le jambon et les lardons… Oui, pour couronner le tout, je ne mange pas de porc… je n’ai jamais eu le goût pour la cochonnaille… le problème étant qu’on en trouve absolument partout…

Donc tu veux écrire, me décoche Hugues en se servant une rasade de vin rose. Euh… je ne veux pas, je fais, cinq jours sur sept, de 14 heures à 19 heures, et même parfois le samedi, LOL ! lui réponds-je, en posant la main sur mon ballon pour lui interdire de me servir. Il va de soi que je ne bois pas d’alcool. L’alcool ne mène à rien si ce n’est à faire dire ou écrire des bêtises. Selon moi, il est impossible de pondre quoique ce soit de valable l’estomac plein ou imbibé d’alcool… La littérature, du moins la bonne, exige qu’on ait la dalle — au propre comme au figuré — et les yeux en face des trous. Un point c’est tout.

Du bout de son carafon, Hugues jarte ma main pour remplir mon verre d’autorité. Il lève le sien pour trinquer. Je l’imite avant de tremper chastement le bout de mes lèvres, tandis que mon hôte siphonne le jus rose comme si c’était de l’hibiscus. Quand il a terminé, il s’essuie sa grosse babine luisante du revers de la manche. Je pense : Ça me ferait une belle trousse.

Peggy s’amène avec une corbeille de pain et une énorme terrine. Hugues se saisit du couteau planté dedans pour s’en tailler une part. Je regarde, non sans dégoût, la charpie entourée de gelée atterrir dans son assiette, tandis que mon futur éditeur se répand en louanges à propos du texte que j’ai lu la semaine dernière, à L’Odyssex.

Sans déconner, postillonne-t-il. Ton machin surpasse de loin toutes les merdes que j’ai entendues là-bas. Je lui oppose que le poème de Judith sur son poil incarné à l’aine était pas mal, dans le style. Peuh ! hausse Hugues. On aurait dit une gamine qui veut choquer papa ! Pas de quoi se taper la cloche. Tandis que TOI, ma grande, tu sais ce que c’est que le VRAI SEXE, ça se voit. Tu fermais les yeux quand tu lisais… Il enfourne un gros bout de terrine sur un morceau de pain riquiqui.

En parlant de se taper la cloche, salive-t-il, t’as quoi pour moi ? Je sursaute. OK, c’est le moment de lui vendre mon roman. Je bois une lampée de rose pour me donner de l’allant. Donc, mon roman. Hum hum. Pour l’instant, le titre de travail c’est : « BLOW JOB ». Très bien ! Très bien ! éructe Hugues pour se décoincer le fond de la gorge. Un ersatz de terrine atterrit sur ma joue gauche. Je reprends en m’essuyant discrètement. Donc, « BLOW JOB » : C’est l’histoire de Lola, jeune et sémillante rédactrice « Art de vivre » d’un grand journal parisien. Elle s’accomplit de sa tâche sans faire de vagues jusqu’au jour où son N+2 lui tombe dessus dans l’open-space… Hugues s’apprête à taper à nouveau dans la terrine mais Peggy lui ôte le plat in extremis. Il lui flanque une tape sur la croupe. Elle s’éloigne en couinant.

Je t’écoute, fait-il en vidant le reste de la carafe dans son verre. Je poursuis mon pitch : De quoi l’accuse-t-on, exactement, notre pauvre Lola ? Eh bien d’avoir écorché le nom de l’Actionnaire Principal dans un article ! OUPSIE !!! Le hic, c’est que l’Actionnaire, un milliardaire sans foi ni loi, a exigé sa tête ! Et bien sûr, il a demandé à Fabrice, le Grand Red’Chef, de se charger de la basse besogne !

Hugues reluque ce qui arrive dans mon dos en nouant sa serviette vichy autour de son cou. Je tourne la tête : Peggy dépose deux grands bocaux sur la table. Attention, c’est brûlant ! nous prévient-elle. Elle s’en va chercher le grand saladier de frisée recouverte de lardons fumants… Je fais sauter le couvercle de mon bocal, de la pointe de ma fourchette soulève un lambeau de gras beige… Qu’est-ce que c’est ? je demande naïvement.

Peggy : DE LA COUENNE, PARDI !!! Y a toujours de la couenne dans le jambon de Tonneins sinon ce n’est pas du jambon de Tonneins. Et de m’expliquer que dans le temps, l’aubergiste gascon avait pour coutume, dès les premiers frimas de l’automne, de tuer le cochon… en général le mardi… les morceaux étaient jetés dans une grande marmite en cuivre et mélangé à de l’ail, des épices et du vin rouge… on laissait ensuite mijoter pendant 5 à 6 heures… avant de laisser refroidir gentiment… une fois l’ensemble gélifié, on le servait au voyageur harassé d’avoir cahoté sur les chemins de campagne avec des patates rôties à la graisse d’oie… ce dernier était vite rassasié et partait se pieuter avec ses restes contenus dans un bocal… LE PIGGYBAG !!! s’esclaffe Hugues, en gratifiant à nouveau Miss Peg’ d’une méchante tape sur la fesse. Elle dépose un baiser sur sa boursouflure violacée... AOUUUUH !!! hurle Hugues en roulant des mirettes tandis que la patronne s’en retourne à sa clientèle.

Je vais m’envoyer cette truie… si je suis pas trop bourré, lâche Hugues rêveusement. Hum... Pardon, je t’ai coupée. Sans me démonter : Paniquée, Lola va plaider sa cause dans le bureau de Fabrice. Elle ne veut surtout pas perdre son job. Mais, comprenant que son sort est scellé, elle se jette à ses pieds, désespérée… QUAND SOUDAIN ! Peter, le correcteur du journal et accessoirement le petit-ami de Lola, entre dans le bureau pour faire valider un BAT IMAGINE sa surprise quand il découvre sa nana agenouillée au niveau de l’entrejambes de leur boss…

Hugues fronce les sourcils : J’ai pas compris. Elle le suce ou pas ? Je m’empresse d’éclaircir : En fait, je joue du mystère mais pour moi non, elle ne le suce pas. Elle est juste en train de pleurer au niveau de sa bite mais sans plus. Bien sûr, Peter va croire qu’elle le suçait vraiment, ce qui va signer le glas de leur amour, mais en vrai, non. Lola ne suce pas son N+2.

Hugues, en mâchouillant sa couenne : Mmmh, Lisa, je suis désolé, mais je pense qu’elle doit le faire, exactement comme dans l’extrait que tu nous as lu, à la soirée. C’était très bien. Juste, je supprimerais le passage où Peter prend le relai et se met à sucer à son tour. Perso, c’est pas trop mon truc et je pense qu’il en va de même pour nos lecteurs. Je préfèrerais que Lola suce toute seule, jusqu’au bout, si tu vois ce que je veux dire.

Écoute, dis-je, pour défendre mon bout de gras, j’ai bien réfléchi depuis la lecture. Le cul pour le cul, c’est pas mon truc. Je préfère l’option du quiproquo. Je trouve que ça apporte plus de NUANCE et de PROFONDEUR à mon texte. Puis je ne veux pas que les gens se méprennent sur mon PROPOS. Mon ambition n’est pas de les faire BANDER mais de faire SAUTER un système FASCISTE et MORTIFÈRE. Dans mon esprit, « BLOW JOB » est un roman KAMIKAZE et PROPHÉTIQUE qui annonce ni plus ni moins la FIN DU JOURNALISME.

En fait de réponse, mon interlocuteur me rote à la gueule. Son bocal est vide. La carafe aussi. Je profite qu’il fasse signe à Peggy d’en apporter une autre pour m’éclipser aux commodités. Je suis les empreintes porcines peintes sur le carrelage pour me téléguider jusqu’aux W.-C. Roses du sol au plafond, évidemment, avec un panier à pique-nique rempli de tampons hygiéniques. J’en fourre une poignée dans ma poche, ce sera toujours ça de pris... à défaut d’un contrat d’édition…

De retour à table, Hugues balade sa main sous la jupe de Peggy, qui couine tant et plus en débarrassant nos bocaux-haram… Elle s’étonne que je n’ai pratiquement rien touché. Je bafouille que je suis un peu barbouillée, mais que je prendrai volontiers un café. Elle revient bientôt avec deux tasses ainsi qu’une coupe de glace en tire-bouchon, saupoudrée d’éclats de pistache. Hugues plonge sa cuillère puis l’avance vers moi. Goûte. Je fais non de la tête. GOÛTE, insiste Hugues. Et après on cause. J’ai un truc à te proposer. Oh et merde ! Je lèche de la pointe de la langue. C’est pas mal, c’est quoi ? La fameuse CRÈME EN CHARPIE de Peggy !! triomphe Wolfie. J’ai envie de cracher dans ma serviette.

Hugues, fidèle à sa promesse : Bon, t’as combien de signes pour le moment ? J’annonce fièrement : 150 000 espaces compris. OK es-tu capable de m’en envoyer disons… 200 000 d’ici une semaine ? La Meute, c’est-à-dire le Comité Éditorial de La Tanière, doit se réunir le 15 pour statuer sur la Rentrée 2026. C’est comme si c’était fait ! je m’écrie, en bondissant sur mes deux pieds. Hugues : Tranquille, tu veux pas plutôt qu’on monte avec Peggy s’en payer une bonne tranche ? Non, argué-je, je préfère battre le fer tant qu’il est chaud. D’accord, vas-y, mais oublie pas de remettre du cul. Si tu remets du cul, je te garantis à 83 % que ton texte est accepté. Je lui promets de faire le nécessaire et quitte la porcherie prête à tout niquer.

Pour aller plus vite, je coupe par le cimetière Montparnasse. J’aperçois au loin Gladys déposer un pot d’orchidée sur la tombe de sa mère… Au Sphinx, ça sent le bobun à plein nez. Le docteur al-Shazami est en pleine réunion du F.L.P.A.E., le Front de Libération de la Pipe à Eau… Je vais directement aux chiottes pour me laver les mains... Soudain, je sens la nausée monter… et me rue à la cuvette pour rendre mon :

déjeuner.

Pardon pour le faux bond de la semaine dernière ! On se retrouve la semaine prochaine pour un nouvel épisode, Inchallah ! D’ici là, charbonnez bien…

Artwork : Dabaaz <3

Chroniques du Sphinx

Par Lisa Delille

Lisa Delille est journaliste. Son premier ouvrage, OK ! Bômeuse - Journal d’une bobo au chômage, actuellement disponible en librairie (Le Rocher).