Épisode 15 — L'âge n'est rien d'autre qu'un nombre.

Le nouveau KINK est arrivé !

Chroniques du Sphinx
5 min ⋅ 03/02/2026

14 heures devant le Sphinx. Les stores sont abaissés à mi-hauteur. J’aperçois bientôt la tête de Lemon, la trompe de l’aspirateur à la main. Il me fait non de l’index. Flûte, il n’a pas terminé son ménage. Je décide d’aller tuer le temps au cimetière Montparnasse. J’aime me promener dans le cimetière Montparnasse. Déjà parce que c’est calme — l’enceinte protège du brouhaha de l’avenue —, et puis parce que j’aime imaginer ce à quoi pourrait ressembler ma future sépulture. Je compare les différents modèles de caveaux, dalles, plaques, typos, bref, je fais mon benchmark même si je sais déjà où se niche mon désir : un cénotaphe à la Séthi-Ier. (Ne me parlez pas d’incinération, que je place ex-aequo avec la chambre à gaz.) Au détour d’une allée, j’éclate en sanglots devant la tombe d’un enfant. Un peu plus loin, j’explose de rire en découvrant cette inscription d’un goût douteux : « C’est pas l’trou que j’préfère. » Parvenue à l’autre bout, côté Edgar-Quinet, je médite un moment sur le mot « Perpétuité ». Je quitte le cimetière en m’essuyant les yeux du revers de la manche. 

Au moins un mystère d'élucidé. DRAu moins un mystère d'élucidé. DR

15 heures. Me revoilà devant le Sphinx. Joe descend d’un véhicule bleu de la Pam. « C’est le grand jour ! » qu’il me fait. Merde, comment sait-il que c’est mon anniv ? Je refuse catégoriquement de fêter mon anniversaire, et plus encore qu’on me le souhaite. Célébrer publiquement le jour où l’on est sorti à grands cris du ventre maternel, désolée, c’est pornographique. Il m’exhorte à aller voir en face. Je regarde par là où pointe son stick blanc. Les néons mauves de L’Odyssex sont allumés. Le x semble bien mal en point. Je pense : Mais oui ! C’est vrai ! Le nouveau KINK est arrivé ! Je vais pouvoir admirer mon poème sur papier glacé ! Ne me suis-je pas fait le serment, en claquant la porte du Supplément, d’être publiée avant mes 40 ans ? Eh bah c’est fait. OK, go acheter le fanzine à L’Odyssex. En traversant la chaussée, je pense que c’est la première fois que je m’apprête à entrer dans un sex-shop. J’ai le trac. Allez, ça va bien se passer. J’écarte les rideaux en velours d’un coup sec. 

J’atterris dans un décor digne de Scarface. Carrelage noir, murs tapissés de jaquettes olé olé et d’accessoires, plafond laqué de noir, miroirs... Tout de suite à droite, une guitoune où un type aux cheveux coupés à ras, en jean et sweat U.S. Army, se tient assis, auréolé des lumières clignotantes d’un fatras de lecteurs DVD.

Il me demande : 

— Ça va ?

Nerveuse : Impeccable, où sont les KINK ?

Le type me désigne un recoin vers le milieu du magasin. J’y vais. En marchant au rythme de Moi je m’appelle Lolita, j’ai la sensation d’agripper le sol du Sphinx. Je hume. C’est le même parfum. Bizarre... Je viens me planter devant les revues. Il y en a pour tous les goûts. La plupart sont en allemand. Y a pas plus salace qu’un vieil Allemand. J’attrape l’unique KINK disponible. Dix-neuf balles ! Dis donc, ils s’emmerdent pas, Castor et Pollux. Je vais quand même pas raquer 19 balles pour mon propre poème ! Je feuillette la revue à la dérobée, fébrilement et avidement (à l’allemande quoi), jusqu’à arriver à la bonne page. MA page. Celle où y a marqué en capitales PET DE FOUFFE, avec mon portrait photo.

Eh merde, voilà cette fichue tachycardie qui me reprend. C’est devenu une habitude. Un rien suffit pour la déclencher. En gobant un Xanax à la salive — telle un vieil Allemand son Viagra au beau milieu d’un club échangiste —, je me demande s’il existe quelque part une solution moins chimique au mal qui m’abîme. Au fond du magasin, j’aperçois un crâne chauve sortir de terre. Le chauve passe devant moi en terminant de remonter sa braguette. Il interpelle « Pascal » pour se plaindre qu’il s’est fait recaler, en bas, dans les cabines. Pourtant, il était le premier dans la file. Pascal se tape sur la cuisse, en encaissant la monnaie« BAH PEUT-ÊTRE QU’IL AIME PAS LES CHAUVES ! » Le client sort en maugréant qu’il ne vient pas pour se faire insulter. Un jeune mec équipé d’un seau et d’une serpillère s’extirpe furtivement d’une porte siglée PRIVÉ. Je cligne : non, je n’ai pas rêvé, c’est Ali, le neveu de Lemon ! Il descend au sous-sol par l’escalier. Ça explique pourquoi son scooter est toujours garé devant. Il travaille ici ! Pascal s’approche pour me demander si j’ai trouvé ce qu’il me faut. Oui.

Pointant ma page :

— C’est toi ?

J’opine. Il m’arrache la revue des mains pour contempler mon oeuvre.

— C’est la classe !

D’ailleurs, ça lui fait penser qu’il vient de rentrer une fragrance Brise vaginale. Made in Korea. Sont vraiment balèzes, les Coréens. Ne serais-je pas un peu Coréenne, moi-même ? Non. Pourtant, insiste-t-il, avec tes yeux bridés, t’en as tout l’air. Je lui confesse que je suis née avec la tache mongole. Sur la fesse gauche. Ce faisant, ma tachycardie ne fait qu’empirer, j’aimerais bien sortir et revoir la lumière du jour. Je repose le mag. Pascal s’étonne que je ne le prenne pas. La vérité est que je n’en ai pas envie, ce poème me déprime autant que l’ambiance que je trouve licencieuse, pour ne pas dire sordide. Je prétexte avoir oublié mes thunes. Pascal croit bon de me rappeler qu’il prend la CB sans montant minimum. Je lui propose plutôt de me mettre un KINK de côté jusqu’à ce soir. Demain maximum.

Il me coupe :

— Écoute, c’est simple. Il y a trois dimensions dans la vie : le Aujourd’hui, le Demain et le Peut-Être. Ton exemplaire est là. Tu es dedans. Y a pas de Demain, y a pas de Peut-Être. C’est Aujourd’hui, ou rien. Dix-neuf euros, c’est quoi, dans l’absolu ?

J’ai beau observer le silence, je n’en pense pas moins. Dix-neuf euros égale : une certaine somme.

Pascal me questionne :

— Tu as déjà fait de la méditation ?

Jamais, j’admets.

— Chanté des mantras ?

Non plus.

— Planté des bulbes ?

Non, je n’ai jamais fait une telle chose.

— Dans ce cas, j’aimerais que tu respires et que tu te libères de toutes tes tensions. Vas-y, inspire à fond.

J’inspire.

— Expire…

J’expire.

— Secoue les bras.

Je secoue les bras.

— À la prochaine expire, bascule ton buste vers l’avant…

Je bascule.

— Fais : Raaaaaah.

Raaaaaaah.

— À l’inspire, relève-toi en déroulant ta colonne vertébrale.

Je déroule ma colonne.

— Ça va ?

Ça va.

— Maintenant, ferme les yeux et pense à un chiffre.

Je ferme les yeux et pense à : 39, soit mon âge regretté, mon âge idéal, mon âge éternel, comme Cléopâtre. Dans les enceintes, Aaliyah fredonne Age Ain’t Nothing But a Number.

— OK, ton chiffre est un bulbe. Un gros bulbe bien dodu. On est fin octobre. La terre n’a pas encore gelé. C’est le moment idéal pour planter. Vas-y, plante-le.

Je m’imagine à genoux en train de gratter la terre. J’ignore à quelle profondeur enfouir mon bulbe, mais je fais ce qu’il faut. À la fin, je suis bonne pour une manucure.

— Bien. À présent, c’est le printemps. Le soleil brille, le ciel est bleu, les oiseaux chantent, cuicui. Oh ! Un bourgeon perce le bulbe. C’est une tulipe. C’est beau les tulipes. Tu aimes les tulipes ?

Je n’ai rien contre.

— Magnifique, tu es une tulipe. Tu vas fleurir, jaunir, puis faner. Mais pas de panique, si tu prends soin de ton bulbe, tu vas refleurir l’année prochaine et la suivante, et la suivante, etc. C’est bon, tu peux ouvrir les yeux.

J’ouvre les yeux.

— Comment te sens-tu ?

Bien mieux, je me sens bien mieux. (Et c’est vrai.)

— C’est parce que tu es une vivace. Pas comme ces cochonneries d’annuelles qu’on te vend chez Truffaut. Bon. Maintenant, il faut que je t’avoue un truc. Pendant l’exercice, quelqu’un est entré et a chopé ton KINK. Je suis vraiment désolé.

Je regarde le présentoir. Vide. Qui a osé ??

— Que ressens-tu exactement, par rapport à juste avant ?

Je lui avoue que je me sens flouée, triste et frustrée. Aussitôt, Pascal brandit mon exemplaire de l’arrière de son jean.

— Surprise !!! Il est là !! Je te faisais marcher ! Je voulais simplement que tu éprouves cette sensation de repartir les mains vides. Voilà, la séance est terminée, tu reviens me voir dès que le besoin s’en fait sentir.

Il m’entraîne à la caisse. Je raque mes 19 euros sans broncher et retourne au Sphinx re-vi-go-rée.

Wow, déjà 15 épisodes ! Merci d’être toujours plus nombreux à vous abonner chaque semaine. À bientôt pour un nouvel épisode, Inchallah ! D’ici là, charbonnez bien…

Artwork : Dabaaz <3

Chroniques du Sphinx

Par Lisa Delille

Lisa Delille est journaliste indépendante (ELLE, Le Monde, Le Nouvel Obs, Madame Figaro…). En décembre dernier, elle a publié FORCEUSE dans la collection Vrilles du média Zone Critique.