Épisode 1 – Trouver un bureau à Paris n’est pas une sinécure.

Et je ne parle pas d’un boulot, hein. Ça, pour le coup, j’ai fait une croix dessus.

Chroniques du Sphinx
4 min ⋅ 23/09/2025

Trouver un bureau dans une ville comme Paris n’est pas une sinécure. Et je ne parle pas d’un boulot, hein. Ça, pour le coup, j’ai fait une croix dessus. Non, quand je dis « bureau » je veux dire « espace de travail ». À première vue, vouloir jouir d’une table et d’une chaise à peu près stables avec une connexion wifi potable ne relève pas exactement du caprice de star. Mais il semblerait que ce soit devenu compliqué ces derniers temps, et d’ailleurs tout est devenu compliqué ces derniers temps à commencer par le simple fait de vivre à Paris.

Mon nouveau bureau. DR.Mon nouveau bureau. DR.

Depuis le mois de juillet, je suis au Sphinx. Que dire du Sphinx. Le Sphinx est un bar à chicha sis 37 rue de la Gaîté dans le XIVe arrondissement, pas loin de la gare Montparnasse. La journée, il passe assez inaperçu. La nuit, impossible de le louper tout auréolé qu’il est de ses tubes de néon rouge qui irradient le trottoir de droite lorsque l’on vient du Maine — j’habite un peu plus au sud, rue de Gergovie.

Comme bureau, le Sphinx ne manque pas de qualités. Déjà, il est souvent vide. Je peux ainsi passer de longues heures à me laisser bercer par la musique égyptienne en fixant le plafond constellé de moisissures marron avant que se pointe le premier client de la journée – qui démarre ici à 14 heures. Avant, c’est fermé. Et ça tombe très bien car le matin : je dors.

Je dois souligner que l’endroit est climatisé, ce qui était un vrai « plus » durant les épisodes caniculaires de cet été. Car oui, chers lecteurs, pendant que vous vous doriez la pilule quelque part entre Fort-Mahon et Hendaye, moi je charbonnais ici. Comprendre : je reprenais un projet de roman mis en sommeil depuis un an.

Le wifi marche du feu de Dieu. Le mot de passe est inscrit au stylo BIC sur un carton scotché sur le comptoir de la cuisine et également affiché sur le mur latéral gauche dans un cadre en marqueterie et nacre des plus ravissants. 

En termes de déco, on dira que Le Sphinx propose un subtil alliage de tradition et de modernité avec ses LED bleutés sur tout le pourtour du comptoir, ses versets du Coran stylisés, ses instruments de musique traditionnels et ses sabres argentés accrochés en x au-dessus des encadrements de porte, sans oublier, bien sûr, ses statuettes égyptiennes judicieusement placées çà et là sur des étagères de bois clair. On y trouve plusieurs Sphinx en plâtre de tailles variées, deux Horus, le dieu à tête d’oiseau, un Bastet, le chat sacré, un obélisque miniature ainsi que deux grands vases à chicha dorés que j’avais d’abord pris, lors de mon arrivée, pour des reproductions du trophée de la WFC.

Les douze tables noires et carrées qui meublent la pièce principale sont toutes équipées de multiprises pour recharger son téléphone ou bien brancher son ordinateur. Les banquettes en velours gris perle sont en assez bon état et assez confortables, et agrémentées de coussins colorés de formes ronde et rectangulaire pour se caler le dos. 

Quoi d’autre. Les W.-C. du Sphinx sont de loin les plus propres que j’aie jamais visitées – dans un établissement public, s’entend. Faut dire, Lemon, le patron, est plutôt du genre maniaque. Quand il n’est pas affairé à siphonner ses culots de chicha dans sa cuisine, il récure l’inox du plan de travail, passe un coup de serpillère sur le sol de carrelage blanc ou la lavette sur les dossiers des sièges en simili. Un peu partout, des flacons de gel hydroalcoolique sont mis à disposition de la clientèle… 

La télévision est quasiment toujours éteinte ou alors, lorsqu’elle est allumée, c’est en mode « mute », ce qui ne perturbe pas mon travail d’autant que ma banquette attitrée est placée pile en-dessous de l’écran de sorte que je ne suis pas tentée de regarder.

Ah, et puis la thune. Le thé à la menthe est à seulement 4 euros, ce qui est plus que raisonnable pour un thé de première qualité – pas un vulgaire sachet de Lipton Yellow – avec de la vraie menthe fraîche dedans et servi dans les règles de l’art s’il-vous-plaît : Lemon s’amène avec son plateau en argent rutilant sur lequel il a déposé une théière tout aussi rutilante avec son petit verre doré qu’il remplit sous votre nez en faisant de longs va-et-vient verticaux. Je regarde alors le jet fumant emplir le verre avec admiration. 

Une fois qu’il a terminé, je remercie Lemon et attends qu’il ait tourné le dos pour goûter son breuvage à très petites gorgées en soufflant dessus parce que c’est brûlant. En général, une seule théière suffit pour me faire l’après-midi, je recommande rarement – question de budget et aussi de vessie. De toute façon, Lemon a l’air de s’en cogner royalement de mon niveau de consommation. Au Sphinx, ce n’est pas le rendement qui régit le bon déroulement de la journée.

Pour ce qui est de la nourriture solide, Lemon est étonnamment laxiste. Aucun problème pour apporter sa gamelle ou aller chercher quelque chose à la boulange d’à côté. Certains clients abusent lorsqu’ils embaument la salle commune d’une odeur de kebab ou de bobun très incommodante, mais il faut aussi savoir prendre sur soi parce qu’un bureau à moins de 100 euros mensuels, je n’en connais pas vraiment dans cette satanée city. 

Un jour que la musique égyptienne me tapait vraiment sur le système, je suis quand même allée me renseigner chez WOJO, l’espace de coworking sur l’avenue du Maine. Vingt-deux euros la demi-journée, 32 euros la journée complète dans un open-space de 50 places avec connexion haut débit sécurisée, phone-box pour passer ses appels en toute confidentialité, et accès au snack-bar en continu. C’était cher payé pour avoir l’impression de retourner à mon ancien bureau, c’est-à-dire lorsque je bossais comme rédactrice « Art de Vivre » dans ce Supplément Gratuit du Week-End qui logeait au troisième étage d’une tour en verre élevée sur les vestiges du Vélodrome d’Hiver, là même où quelque 13 000 Juifs – dont 4 000 enfants – furent retenus captifs durant deux jours en janvier 1942 avant d’être expédiés vers : AUSCHWITZ.

Je suis retournée au Sphinx.

Le soir, quand j’ai fini mon labeur, ou plutôt quand les gargouillis des chichas environnantes déclenchent les mêmes au creux de mon estomac, je me lève pour aller pisser un bol et déposer mon obole sur le comptoir – Lemon n’accepte la CB qu’à partir de 16 euros. Je retraverse la pièce en saluant qui de droit sur la banquette. En général, on ne me répond pas. Les cous sont tordus au-dessus des téléphones portables, les regards perdus dans le blizzard de la pipe à eau. Je ramasse mon MacBook et rentre chez moi à pied en slalomant entre les salary men qui déferlent en grappes des tours environnantes pour aller s’enivrer dans les pubs d’Edgar Quinet.

Et si je dois imprimer quelque page à relire au calme dans mon canapé – un Togo de chez Ligne Roset –, je m’arrête au CopyTop de la rue Losserand. Trente centimes l’impression en noir et blanc, mais le Pakistanais accepte de me les faire à 20 si j’opte pour le recto-verso.

Comme quoi il n’y a pas de problèmes, que des solutions…

Rendez-vous mardi prochain pour un nouvel épisode !

Un grand merci à Dabaaz pour l’artwork.

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Chroniques du Sphinx

Par Lisa Delille

Lisa Delille est journaliste indépendante (ELLE, Le Monde, Le Nouvel Obs, Madame Figaro…). En décembre dernier, elle a publié FORCEUSE dans la collection Vrilles du média Zone Critique.

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