À propos de l'open-space.
Une plombe que Brahim squatte l’alcôve. Sa chicha est éteinte depuis longtemps mais il reste là à scroller son téléphone alors qu’il pourrait me céder la place parce que c’est là que je m’assois d’habitude et que l’habitude c’est important lorsqu’il s’agit d’écrire.
Ça me rappelle l’hiver où on était passés en flex office au Supplément : du jour au lendemain, on n’avait plus de place attitrée, c’était premier arrivé premier servi. Et quand venait l’heure de la débauche, prière de faire place nette sur son desk et de consigner ses affaires dans un locker numéroté. Inutile de dire qu’au jeu de la meilleure place, Albéric, mon collègue préposé à La Mode & La Beauté, qui pointait invariablement à 8 heures après la Salle, douché et parfumé de frais, me mettait toujours à l’amende.
Premier refus. DR
Je tente d’attraper Lemon qui virevolte dans la salle commune muni de son seau et de sa pince en métal pour racler et remplacer les charbons qui doivent l’être. J’ai BESOIN de mon thé à la menthe. Je suis incapable d’écrire sans mon thé à la menthe. Sans compter que ça y est, le mail est tombé, la Meute a refusé mon roman. Trop pornographique d’après Hugues. Avec le recul, ce n’était peut-être pas très malin de transformer l’ultime conférence de rédaction en bukkake…
Tac tac tac, font les doigts de Pablo près du frigo. Tac tac tac. Bon, il est où Lemon, bordel ? C’est pas comme si j’avais toute la journée. Bientôt 17 heures… Tac tac. Je me lève pour aller voir en cuisine. Pas de Lemon. Il doit être à côté. J’en profite pour me rendre aux W.-C. La lunette est relevée et le pourtour en faïence maculé de pisse. Beurk. J’urine en suspension, me lave les mains… Pas de torchon.
De retour à ma place, j’ouvre mon doc, scrolle sans conviction. Tac tac tac tac tac tac tac. J’avais jamais remarqué mais Pablo fait partie de ces gens qui martèlent leur clavier en mode AK-47. En plus de vous mettre les nerfs en pelote, ils vous foutent de sacrés complexes. Je m’arrête pour fixer monsieur Mitraillette. Tac tac tac tac tac. Souffle fort. Tac tac tac. Tousse encore plus fort. Tac tac. À la vitesse où il va, ce terroriste aura ouvert son troisième CULTE avant que je signe mon premier contrat d’édition.
Une carte s’abat sur la table. Tiens, voilà qui est original. Six mois qu’on vient ici, six mois qu’on commande toujours la même chose, c’est-à-dire un thé à la menthe, et aujourd’hui, allez savoir pourquoi, on me rapporte la carte. Décidément, tout part à vau-l’eau. Je dis : Un thé à la menthe. Chicha ? demande naïvement Lemon. Un thé à la menthe, je répète par-dessus la dance libanaise. Il s’en va avec sa plaquette.
Je check ma place attitrée, qui est occupée à présent par deux pipelettes tuyautées qui comparent leurs projets de vacances — Tunisie versus Thaïlande. Glou glou glou fait l’eau dans leurs narguilés. À l’arrière-plan, par-delà la baie vitrée, les passants passent les bras chargés de paquets me rappelant que c’est bientôt Noël et que je m’apprête à basculer dans la Grande Précarité.
Bon je nachave, annonce Pablo à son voisin de droite. Oh déjà ? je ricane intérieurement tandis que tous mes pores suintent « C’EST PAS TROP TÔT !!!! » Je l’observe ranger son PC dans sa pochette noire puis se lever en s’étirant de tout son long, découvrant son sillon pubien… Sacrés abdos le Pablo, je pense. Lui aussi doit fréquenter la Salle… Je profite qu’il va payer pour le reluquer discrètement. Quand il repasse, il me lance :
— Au fait ton gueush ?
— Mon quoi ?
— Ton éditeur là…
— Ah Hugues ? C’est… euh… en bonne voie.
— C’est bon ça !
Il me décoche un grand sourire puis quitte la chicha non sans m’avoir souhaité de bonnes fêtes. Je le regarde traverser la street et entrer chez Projection Vidéo. Pile à cet instant, les néons du sex-shop s’allument, irradiant l’inscription « OPTEZ POUR LA QUALITÉ » d’un halo bleuté. Je dévie mon regard vers ma prose. Le braque à nouveau vers le message crypté, vers ma prose encore, puis, soudain, sans réfléchir, m’écrie tout haut :
— Une chicha SVP !
L’instant d’après, Lemon vient me déposer le matériel. Un grand bang en verre de Murano presque aussi haut que la table, avec des valves dorées surmontées d’une tête en argent. Il porte le tuyau à sa bouche pour activer le charbon, chausse l’embout amovible puis me remet ma pipe. Je tire. Un parfum de miel vient napper mon palais. C’est aussi chaud et réconfortant qu’un feu de cheminée. Je relâche la fumée, tire à nouveau. Ça y est, je fume. La télé s’allume sur une chaîne du Golfe. Normalement, la télé, c’est le signal pour stopper le boulot et rentrer chez moi. Mais ce soir, je reste. Je reste le cul vissé sur ma banquette, à téter ma chicha miel, la tête pleine de volutes et mes espoirs en
cendres.
Hey ! On se retrouve bientôt pour un nouvel épisode, Inchallah ! D’ici là, charbonnez bien…
Artwork : Dabaaz <3