Épisode 24 — Arrêtons de voir des cygnes partout.

Mon roman est en lecture aux éditions de la Tanière.

Chroniques du Sphinx
5 min ⋅ 02/06/2026

Faute d’un truc à écrire, je mets Le Sphinx sur pause et retourne courir à Montsouris.

Je descends la sente menant au lac, passe sous le pont du RER B puis sous la sapinette libanaise dont les épines me chatouillent les narines. À droite, Larry, le héron cendré, s’ébroue sur son roc avec ce même air infatué qu’affichait jadis Fred, mon N+2, lors des débriefs du lundi. Noar avait raison : il a l’air con.

Quelques mètres plus loin, Giulia, la cygne noire, est en train de becqueter dans la pelouse. Je fais halte pour la contempler… 

Giulia, la cygne noire. DRGiulia, la cygne noire. DR

Lentement, je m’accroupis et commence à la prendre à l’iPhone. Je sens qu’elle tique un peu mais tant pis, je me rapproche pour la capturer de plus près, quand, brusquement, elle relève la tête et se dresse devant moi, son bec rouge pointé vers son poitrail noir avec ses deux petits yeux noirs méchamment braqués sur moi. Gloups. Je range mon tél et bats en retraite.

***

Le lendemain, sans nouvelles de l’éditeur, je retourne courir, histoire de meubler. Cette fois, je tombe sur Noar assis devant le panneau « Ne pas nourrir les oiseaux ». Un bail que je n’ai pas vu sa ganache, à Noar.

Je l’interpelle :

— Yo ! 

— T’as pas une clope ? me demande-t-il sans mettre les formes.

— Ah non, je fume pas, désolée… lui réponds-je.

— Pas grave, je vais taxer. 

Il sort un sachet de croûtons. Giulia rapplique dare-dare et déploie son cou télescopique pour tenter de lui en gratter un.

— Doucement ma belle, là, voiilàà, lui fait Noar d’une voix câline.

D’aucuns s’émouvront de cette idylle homme-oiseau, mais moi, désolée, ça me débecte. Je n’ai jamais compris les gens qui nourrissent les piafs. Pour dire, je me suis encore pris le bec, pas plus tard qu’hier, avec M. Bejaoui, mon voisin du RDC, qui n’hésite pas, quant à lui, à déverser d’épais sacs de jute remplis de maïs aux pigeons de la rue de Gergovie. Sérieusement, qu’est-ce qu’il a dans le crâne, cet abruti de Bejaoui ? Lorsque je l’ai alerté du fait qu’on croulait sous les fientes, il m’a répondu, avec un petit sourire satisfait, que c’était là son plaisir. Un égoïste, voilà ce qu’il est, M. Bejaoui, un égoïste doublé d’un inconscient qui ne voit pas que son obsession nourricière nous mène droit à la : Catastrophe.

Noar me tire de mes pensées :

— Tu me dépannerais de 38 euros ? 

— Euh… ça dépend, c’est pour quoi ?

— Les courses. Ils ont bloqué mon compte.

— Qui ça ils ?

— L’Urssaf ! Mais ça va se régler, normalement, demain, je touche l’Intermittence.

— Je peux te prendre un truc chez l’épicier si tu veux...

— C’est mieux Lydia, si ça te va.

— Écoute, je suis vraiment ric-rac en ce moment. Ton fils, il peut pas te les avancer ?

Noar m’apprend que ce dernier l’a fichu à la porte après qu’il a découvert que son paternel avait siphonné l’intégralité de son Livret A pendant ses années de défonce.

— Mince… Tu crèches où du coup ?

— Chez une meuf, à Glacière.

— La nana avec qui t’es allé voir Bérengère ?

— Hein ? C’est qui Bérengère ?

— Je t’ai vu sortir du théâtre l’autre soir avec une jeune femme… Elle était habillée comme dans un manga…

— Ah ça ! C’était mon fils !

— …

— Je me trompe tout le temps !

Et de m’expliquer qu’au lycée, il est devenu elle. Et que maintenant qu’elle est majeure et cédéisée, elle compte bien se faire opérer avec la thune de son Livret A.

— Je suis vraiment désolée de pas pouvoir t’aider. Ça fait six mois que j’ai pas vu l’ombre d’une pige… je suis vraiment à sec.

T’inquiète, je savais pas que t’étais une crevarde…

— Crevarde ??

— Bah ouais ! T’es une crevarde ! Hein, Giulia, que c’est une crevarde ? Ouais, une grosse crevarde !

Les deux partent en fou rire en se tapant l’aile et la cuisse. Puis Giulia vient fourrer sa tête noire entre les cuisses de Noar qui lui dépose des baisers sur le bec…

— Et sinon, les interromps-je, il sort quand ton album ?

— Arf, lâche-t-il. Le gars du studio me l’a mis à l’envers.

— Ah. 

— Au départ il m’avait dit que c’était gratuit, mais maintenant il me réclame des thunes.

— Combien il demande ?

— 975 euros.

— Et tu vas faire comment ?

— Je verrai bien.

Me rappelant soudain que ça fait dix piges qu’il stagne sur son projet :

— Mais tu penses que tu vas le terminer un jour, cet album ?

— Bien sûr !

— T’es toujours comme ça ?

— Je capte pas.

— Je veux dire : tu te sens jamais découragé ?

Soudain mélancolique :

— Mon petit garçon va bientôt porter des bzez en silicone alors…

— Oui ?

— Alors il y a des choses statistiquement presque impossibles mais qui se produisent tout de même.

— D’accord, mais perso, j’ai jamais vu de rappeur percer après 50 ans…

Dans ce cas, y a qu’un seul moyen de savoir.

— Hein ?

— Regarde.

Noar fourre ses croûtons dans sa poche. Il s’accroupit face à Giulia en gloussant d’une manière très spéciale. L’oiselle l’écoute attentivement puis, soudain, se tourne sur elle-même. Noar tend sa main au niveau de son croupion, en continuant à glousser. Giulia frémit… et lâche une fiente noire et luisante pile au milieu de sa pogne. Je cligne : non, je ne rêve pas, elle vient bien de lui chier dans la paume. Mon ex qui exulte :

— Tu vois !!!

J’ai eu ma dose. Je quitte le parc séance tenante.

***

Le lendemain, je passe une journée des plus laborieuses au Sphinx. Y a pas pire que de se forcer à venir au bureau quand on a rien à y faire. Chaque seconde semble être une minute, chaque minute une heure, etc… Les nerfs sont à vif… Dans ce cas, un rien peut nous faire dévisser… Faut dire, le docteur al-Shazami et sa clique saturent l’atmosphère avec leur fumée, leurs bobuns et leur Britney qui passe en boucle dans les speakers… Sans compter leurs valises suspectes, qui font la navette entre la chicha, Projection Vidéo, le sex-shop d’en face, et Basilicata le resto italien un peu plus haut… Là aussi, je sens venir la Catastrophe…

***

Le surlendemain, n’ayant toujours pas de news des éditions de la Tanière, je retourne courir. Giulia barbote tranquillement sous le saule pleureur, seule, impériale. Et si je… ? Non, Lisa, tu vas pas… T’es trop con. Quand même… Je regarde à gauche à droite. Pas une âme à la ronde. Je m’avance prudemment au garde-corps. Me mets à glousser à la manière de Noar. La cygne s’approche du bord… Je feins de lui chercher quelque chose à becqueter pour l’attirer… Ni une ni deux, l’oiselle saute sur le talus terreux et remonte jusqu’à moi. Lentement, je m’accroupis au-dessus de l’herbe boueuse, tends ma mimine en lui formulant tout bas ma requête :

— Est-ce que je vais signer avec les éditions de la Tanière ?

La Pythie de Montsouris me contemple avec pitié.

Je répète :

— Est-ce que je vais être publiée ?

Elle se détourne pour aller becqueter plus loin.

— Hey !

Je me mets à la suivre, la main tendue, au niveau de son sot-l’y-laisse. Mais plus je me rapproche plus la dinde accélère, tant est si bien que je commence à l’insulter de tous les noms d’oiseaux. Soudain, elle se retourne et me charge, son bec rouge prêt à pincer. Je me lève en hâte, dérape dans la boue, retombe sur mon séant… Le bec n’est qu’à deux centimètres de mon mollet… Je lui décoche un gros coup de pied qui l’atteint au poitrail… Elle accuse le choc. Je vais alors pour partir mais cette créature de malheur se ressaisit et charge à nouveau, en battant ses ailes et en poussant un cri terrifiant. Dans la panique, je l’empoigne par le cou et la rejette au bas du talus dans un bouquet de plumes noires… Je prends la fuite au hasard, telle un canard sans tête, déboussolée et affolée… ne sachant plus où se trouve la sortie… ah là voilà… et BIM ! je me prends le panneau « Ne pas nourrir les oiseaux » en pleine poire.

***

Le lendemain, au Sphinx, la joue encore gonflée, je relance Hugues, l’éditeur, pour savoir ce qu’il a pensé du manuscrit. Il me répond :

— Ah Lisa, tu tombes bien. Tu es libre ce soir ?

Hey ! On se retrouve bientôt pour un nouvel épisode, Inchallah ! D’ici là, charbonnez bien…

Artwork : Dabaaz <3

Chroniques du Sphinx

Par Lisa Delille

Lisa Delille est journaliste. Son premier ouvrage, OK ! Bômeuse — Journal d’une bobo au chômage, est actuellement disponible en librairie (éd. Le Rocher).