Mais là, j’aurais tort de m’en priver : j’ai créé ma propre chicha. La « Lemon », elle s’appelle. La recette est simple :
Commencez par détailler des citrons jaunes (biologiques) en tout petits triangles pas plus gros qu’un ongle de bébé loutre ; incorporez-les dans le tabamel ; mélangez à l’aide d’une spatule puis versez dans un tupperware en veillant à ne pas aller plus haut que le bord ; recouvrez de blister et placez le tout au frigo pour la nuit. Le lendemain, la mixture est prête à être fumée.
Le lendemain justement, je profite que le docteur al-Shazami est là pour la lui faire essayer. Ça fait quelque temps qu’on l’a pas vu, Shazami. Je pensais qu’il était rentré en Irak. Pas du tout ! Il était juste au Papyrus, un salon de thé proche des Ternes : « Pour affaires », m’apprend-il. Afin de fêter son retour comme il se doit, je file lui chercher son Khalil Mamoon fétiche, un grand vase bling-bling que je remplis d’eau minérale – de la Mont-Roucous selon les recommandations de Lemon — et dont je garnis le foyer en terre cuite de mon fameux tabamel citronné, que je nappe d’un carré d’aluminium en prenant garde à ne pas laisser entrer l’air. Je poinçonne ce dernier d’une quinzaine de petits trous à l’aide d’un burin de précision, puis prélève mes charbons ardents avec la pince en métal idoine avant de les déposer dans le seau en argent prévu à cet effet.
J’amène mon barda au docteur, lui tends son tuyau – un bleu roi des plus seyants — en le regardant tirer sa première taffe avec une excitation non feinte mêlée d’une pointe d’appréhension. Froncements de sourcils qui se passe de commentaire. Le doc tire une seconde taffe, plus longue cette fois. Il semble réfléchir à un problème insoluble en crachant la fumée sur le carrelage. Brusquement il relève la tête pour me demander : « Qu’est-ce que c’est ? »
Je lui explique en rougissant qu’il s’agit d’une nouveauté. Une nouveauté qu’il a la primeur de tester, je précise. Il tire une troisième bouffée sans attendre, en prenant un air des plus concentrés. Une autre… D’un coup, il lance : « Melon ? » Ah non, certainement pas melon », je réponds. (Je déteste melon.) Il réplique : « Goyave » ? Non plus. « Fruits du dragon » ? Je serais bien incapable de dire quel goût ça a. « Kaki ? » Et puis quoi encore !
Je l’oriente un peu :
— Si je vous dis la Sicile ?
— Figues de Barbarie ? essaie encore Shazami.
— Réfléchissez docteur ! Réfléchissez !
— Pamplemousse ?
— Vous chauffez…
— Orange sanguine ?
— Voyons docteur, qui est le patron ici ?
— Lemon ?
— Oui et donc ?
— Lemon… Ah, vous voulez dire citron ? C’est citron ! C’est juste ?
— Dans le mille ! je lui confirme, non sans me faire la réflexion que je viens de mettre Kamal al-Shazami, éminent docteur en tabacologie, professeur émérite à l’université d’Erbil et expert assermenté auprès de l’Organisation Mondiale de la Santé, au tapis.
Cela dit, il ne semble pas du tout vexé. Il me félicite même : « Eh bien laissez-moi vous dire ce que j’en pense : c’est une réussite. Une franche réussite. Vraiment, il n’y a rien à redire, votre Lemon est succulente. D’ailleurs, quand on y pense, il est étrange que parmi tous les parfums proposés, celui-ci ne figure pas déjà sur la liste. »
— C’est même hallucinant, j’ajoute.
— Hallucinant c’est le mot, confirme Shazami. J’espère que le Papyrus n’en prendra pas ombrage, car Dieu sait que j’adore sa Hawaï, mais votre Lemon, c’est autre chose.
— J’espère que le boss sera content, conclus-je modestement.
Le docteur prononce alors cette phrase que je ne suis pas près d’oublier puisqu’elle va précipiter ce récit dans ce qu’il est commun d’appeler le Grand Crime Organisé : « Par Allah, j’espère bien qu’il sera content ! Si ça ne tenait qu’à moi, je vous accorderais une promotion sans que vous ayez besoin de demander ! » Je lui souris comme à un vieux grabataire qui me ferait du gringue et vaque à mes occupations. L’idée d’aller gratter une rallonge continue à faire son chemin dans mon esprit. J’en parle à Pablo le lendemain. Contre toute attente, il me dit : « Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. » Je me récrie :
— Et pourquoi pas ? Je fais tout ici !
— Et ?
— Tu trouves normal que je trime comme une chienne en ayant à peine de quoi vivre ?
— Bah casse-toi si t’es pas contente.
— Quoi ?
— Pars ! T’es libre ! T’as signé un contrat ?
— Non…
— Alors ! Qu’est-ce qui te retient ?
— J’ai inventé une chicha !
— On s’en tape de ta chicha ! Personne n’attend rien de toi, Lisa. Merde, comment te le dire autrement : c’est pas un vrai job que tu as, c’est juste un plan qu’on prend quand on est vraiment en galère, tu vois ? Ali, par exemple, il rapplique quand on le sonne, mais en vrai il préfère lessiver le sperme dans les cabines de L’Odyssex que venir récurer les chiottes d’ici.
— Ouais, en tout cas je prends plus de Xanax…
J’attends la fin de mon service pour coincer Lemon alors qu’il est en train de faire reluire ses théières dans la cuisine. Je prends une grande inspiration, comme au moment de pénétrer dans la phonebox pour mon évaluation annuelle au Supplément, et lui balance que voilà, ça fait bientôt trois mois que je travaille pour lui, d’ailleurs j’en profite pour le remercier de m’avoir offert cette opportunité, mais qu’avec toutes les heures supp que je fais, je me demande s’il ne pourrait pas réévaluer mes émoluments… Pas de réaction du Bangladais. Surtout que ces heures supp, je les fais la nuit. Toujours rien. Je hausse le ton des fois qu’il ne m’aurait pas entendue : « Donc voilà, je pense que je mérite une augmentation. » Il me fixe sans la moindre réaction. « Une augmentation de salaire. » Toujours rien. Cette fois, droit dans les yeux : « Cent euros ça serait bien. » Il cligne. « Quatre-vingt ? » Il cligne à nouveau. « Cinquante ? » Il se remet à frotter l’inox sans un mot. J’attrape ma lavette et ressors.
La semaine suivante, alors que je viens pour vérifier son charbon, le docteur s’enquiert de savoir si j’ai réussi à obtenir ce dont on s’est parlé. Je secoue négativement la tête. Il soupire puis me fait discrètement : « Donne ton téléphone. » Hein ? « As-tu téléchargé Signal comme je te l’avais demandé ? » Non, je lui concède. « Fais-le. »
Voyant que j’hésite :
— Fais-le !
Je m’exécute. Le docteur m’ôte mon cellulaire des mains et renseigne son pseudo : Le Nadir.
— Le Nadir ?
— C’est le contraire du zénith. Lorsque le soleil est à son point le plus bas, juste avant de disparaître sous la surface de la terre. Quand nous y serons, alors nous pourrons agir.
— Agir ? je tique.
— Tu vas travailler pour nous.
— Mais c’est qui, nous ?
Lui me désignant Projection Vidéo du menton : « Moi et le Sicilien. » Mais ça consiste en quoi ce travail ? je quémande avec réticence. « C’est simple, me dit-il. Tu continues à bosser et tu nous dis ce que tu vois. » Hein ? « Tu es écrivain, oui ou non ? » J’ai écrit un roman mais il n’a pas encore trouvé preneur. « Donc tu bosses et tu nous envoies tes rapports. » Mais genre quoi ? je le presse.
— Tout.
— Tout ?
— Tout.
— Comment ça tout ?
— Tout.
— Euh… même quand je vais pisser ?
— Tout.
— Et vous… voulez des photos aussi ?
— Tout.
— Ma recette de chicha citron ?
— TOUT.
Il me rend mon téléphone. Je le fourre dans ma poche. Et termine de racler sa cendre.
