Avec le redoux, la chicha s’est repeuplée, et Lemon n’a pas eu d’autre choix que de me rendre mon tablier, ce qui m’arrange pas mal car j’ai plus un : kopeck.
Cet aprèm, je suis en train de détailler mes citrons en minuscules triangles quand Noar paraît au comptoir pour fanfaronner un truc. Je coupe « Salside » (Nero Nemesis, 2017) dans mes oreilles pour lui demander de répéter ce qu’il vient de dire.
— Je suis amoureux !
— Super, de qui ?
— Quel est le féminin de devin ?
— … Devine ?
— Alors ?
— Je sais pas, la meuf de Glacière ?
— C’est qui ça ?
— La fille chez qui tu squattais cet hiver.
— Ah non, pas elle. Je la déteste !
— Pourquoi ?
— Elle m’a flingué toutes mes fringues !
— …
Bonne question. DR
— Cette barge faisait mes lessives à ma place ! Tout de suite, je lui ai dit : « Tu t’es cru dans les années 30 ou quoi ? Tu touches pas à ça, OK ? C’est moi qui gère. » Mais elle a pas écouté, elle a recommencé et à chaque fois elle oubliait d’étendre. Quand j’ouvrais le hublot, ça schlinguait de ouf. Résultat, j’ai dû tout mettre à la poubelle !
— C’est très grave.
— Bien sûr que c’est très grave. Quand t’as pas de thunes, les sapes, c’est tout ce qu’il te reste pour être cool.
Donc, qui est la nouvelle madame Noar ? je m’enquiers. Mon rappeur d’ex m’apprend qu’il s’agit d’une jeune femme « très mûre pour son âge ». Je lui demande où ils se sont rencontrés.
— Quel est le féminin de…
— Sur les app.
— Pas mon style.
— En boîte.
— J’ai pas une thune !
— Dans la rue.
— Mieux que ça.
— Je donne ma langue au chat.
Là-dessus, il abat un tract beige des DASA sobrement intitulé : Suis-je dépendant ou dépendante ? Et de m’expliquer qu’un soir de février, venteux et lugubre, il a poussé la porte de ce qu’il croyait être son habituelle réunion des Narcotiques Anonymes du lundi à la mairie du 14, mais qu’en fait, il s’était trompé, on était mardi, et qu’il s’était retrouvé face à des Dépendants Sexuels et Affectifs Anonymes. Enfin, des dépendantEs, se corrige-t-il en frisant de l’oeil.
— Tu te rends compte ? J’étais TOUT SEUL au milieu de ces ex-tarées du cul !!
— Et comment t’as réussi à faire ton affaire ? je l’interroge, vraiment intriguée par son récit.
— J’allais refermer la porte quand elles m’ont proposé de venir partager si j’avais envie. Et comment ! j’ai dit. Donc je me suis assis avec elles, les ai écoutées et quand ça a été mon tour je leur ai révélé un truc que je n’avais jamais dit à personne.
— Quoi donc ?
— Que je suis addict au porno depuis ti-peu. C’était puissant. J’ai même pleuré dis-toi. Au moment de replier les chaises, une nana est venue me demander si elle pouvait être mon Angel.
— C’est-à-dire ?
— Devenir ma marraine. Pour m’aider à arrêter la branlette.
— Et ?
— Bah du coup, je me branle toujours autant mais uniquement sur elle. Tout au mental !!
— Et comment s’appelle cette magicienne ?
— Meejdouline.
À cet instant, croyez-moi ou non, Laetitia Casta pénètre dans la chicha vêtue d’un sweat informe et d’une paire de leggings. Elle balaye la salle, hésite entre deux places, puis finalement ressort.
— C’est une belle histoire, je conclus en regardant l’ange passer à travers la baie.
Noar en convient volontiers.
— Et toi, tu vois quelqu’un ? me relance-t-il.
— Ouh là. Surtout pas.
— Pourquoi ?
— Disons que j’ai autre chose en tête.
Je lui relate les deux refus éditeurs que je me suis mangés récemment, et ma volonté de rebondir, de trouver un nouveau sujet sur lequel écrire. Noar lève les yeux vers les versets du Coran accrochés au-dessus du comptoir. Il semble réfléchir. Puis, revenant à moi :
— Je pense que tu as besoin d’amour.
— Faux. J’ai besoin d’un roman. Couper des citrons au fond d’une chicha ne fait pas exactement partie du plan.
— Tout le monde a besoin d’amour.
— On n’a pas besoin d’amour. On a besoin de réussir. On peut éventuellement réussir en amour, mais ce n’est pas le plus intéressant.
— Jésus a dit : « Aime ton prochain. »
— Il aurait pu tout aussi bien dire : « Allez tous vous faire enculer. » Bon, je suis à court de jaunes. Tu vas m’en chercher ?
Noar me sourit et s’en va en fredonnant un air de Dutronc.
