Au Sphinx, il vous en coûtera minimum 14 euros pour une chicha « simple ». Sachant que Lemon ne prend la CB qu’à partir de 16 euros, il est clair que sa stratégie est de vous pousser à la consommation.
Qu’est-ce qu’une chicha simple, me direz-vous. Une chicha simple, c’est la chicha classique avec charbon auto-incandescent et parfum au choix : pomme, fraise, melon, abricot, cocktail, coco, miel… (« Le plus dur, c’est de choisir ! »). Lemon se fournit au bureau de tabac de la Chinoise à l’angle. Entre vous et moi, il n’y a pas de quoi se taper le cul par terre, mais disons que ça fait le taf.
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Personnellement, je ne saurais que trop vous conseiller la chicha « royale ». Pour seulement 2 euros supplémentaires, vous changez clairement de catégorie. Déjà, le vase en jette. Il s’agit d’un modèle Khalil Mamoon fabriqué dans la plus pure tradition égyptienne. Shazami ne jure que par lui. Ensuite, le charbon est un charbon 100 % naturel que Lemon prépare sur un petit réchaud dans sa cuisine. L’eau contenue dans le culot est parfumée au préalable avec des feuilles de menthe fraîche et des tranches de citron bio que Lemon m’envoie – entre autres menus services — chercher à l’Alimentation générale à côté de Bobino.
C’est en allant chercher mes citrons avant-hier que je suis tombée sur Will, l’un des associés de KINK. Je l’ai tout de suite reconnu avec sa mine hostile et son accoutrement à la Matrix. Il s’est arrêté pour me demander comment ça allait depuis la lecture, et si j’écrivais encore. Je lui ai répondu que j’allais bien, même très bien, mais que ça irait encore MIEUX si j’arrivais à fourguer ce roman pornographique que j’ai sur les bras et dont je ne sais que faire. Will m’a annoncé que malheureusement, KINK avait mis la clé sous la porte en novembre (Oh ! Mais non, pourquoi ? ai-je feint de m’étonner. Embrouilles d’associés m’a-t-il répondu sur un ton évasif) MAIS qu’il serait heureux de me lire, sa copine vient d’arriver chez Crasset, elle cherche de nouveaux auteurs, alors sait-on jamais, des fois que… etc. À cet instant, Pablo est passé à côté de nous. Je l’ai salué d’un geste de la main. Il m’a répondu en portant la sienne à son coeur.
— Tu le connais ? m’a demandé Will.
— Vite fait, on bosse ensemble, enfin côte à côte, ai-je répondu.
— Ce n’est pas trop mon genre d’essentialiser les gens, mais ton collègue est un dealer de drogue.
— Pablo ?
— Si tu le dis.
— Mais pas du tout ! Il est dans le spirituel…
— Peut-être, mais à L’Odyssex l’autre soir, il nous a arrosés dans les cabines.
— Sans déconner !
— Bon, je file. Ça m’a fait plaisir de te croiser en tout cas. N’oublie pas de m’envoyer ton roman.
— C’est comme si c’était fait.
De retour au Sphinx, après m’être délestée de mes citrons en cuisine, j’ai foncé dans l’alcôve pour lui balancer « BLOW JOB » en version PDF. Puis je suis retournée à l’office pour détailler mes citrons en très fines lamelles comme Lemon l’exige, afin de constituer l’avance pour le service du soir. Ensuite, j’ai passé un coup de serpillère dans les toilettes, qui en avaient vraiment besoin, puis un peu la lavette sur les dossiers des sièges en simili…
Ali est arrivé avec les pâtisseries orientales. Je les ai déballées de leur boîte et les ai disposées de manière créative en jouant avec les couleurs et les formes sur un grand plateau en argent que j’ai placé dans le frigo de l’entrée, bien en vue, pour appâter le chaland. Après m’être lavé les mains et passé le visage à l’eau tiède, j’ai attendu à ma place habituelle en fantasmant une réponse du type : « J’ai tout lu d’une traite ! Pur génie ! Je transfère immédiatement à ma copine ! »
Lemon m’a amené mon bang. Quand c’est comme ça, il me refourgue un modèle quelconque, petit et ventru et un peu ébréché. J’ai allumé mon charbon au briquet avant de le décaler sur le bord du foyer, histoire de faire durer le plaisir au maximum. Puis j’ai tiré à même le tuyau — Lemon réserve les embouts amovibles aux clients. Et flûte, encore melon. Lemon me met toujours melon car personne n’aime melon et qu’on doit écouler les stocks avant la date de péremption. Ai relâché la fumée. En même temps, ai-je pensé, je m’en fous, tant que j’ai ma dose… Tiré à nouveau. En vrai, c’est pas si mal, melon. C’est presque comme pastèque mais en plus écœurant.
Un client s’est pointé. Tout de suite, j’ai saisi mon téléphone pour lancer la playlist officielle du soir. Ai tiré une nouvelle taffe. Pourvu que Will aime, ai-je encore pensé en dodelinant de la tête au rythme de la musique égyptienne. Oui, pourvu que je signe mon contrat… ai-je bâillé. Parce que quand même, c’est cher la chicha… Très cher… Je me suis assoupie.
Lorsque je suis revenue à moi, le charbon était fini. Je me suis étirée puis levée pour aller laver et ranger le matériel.
