N’allez pas me faire dire ce que je n’ai pas dit. J’aime bosser à la chicha. J’aime travailler pour Lemon. Sans lui, j’aurais déjà rendu les clés de mon studio. Non, le seul hic avec ce taf, c’est que je n’ai plus le temps d’écrire… ni la force… Quand je termine mon service, vers 2 heures, je dois encore rincer les narguilés, compter les tuyaux, remettre du gel hydroalcoolique, tirer les stores. Le temps de rentrer à Gergovie, il est pas loin de 3 heures. Je m’écroule sur le Togo et dors jusqu’au lendemain midi. Alors je me lève, hop, petite douche, hop, le jean, hop, les baskets, et je sors pour y être à 14 heures…
Ce matin, je décolle plus tôt pour aller imprimer mon roman. Je dois réviser ma partition car cet aprèm, j’ai RDV chez Crasset — vu avec Lemon. Je descends au Lyca en sifflotant. Manque de bol, le Paki est en train de scanner ses Mondial Relay. Impossible d’accéder au PC. Pas grave, je remonte faire mes ablutions.
Dix minutes plus tard, me revoilà dans la boutique GSM. Le poste est occupé par un vieil Africain en djellaba d’un blanc aussi immaculé que son Word. Je me place dans son dos pour attendre. Par-dessus son épaule, je déchiffre à mesure qu’il tape son courrier : « Monsieur le Procureur, je porte plainte contre la compagnie Brussels Airlines et son personnel d’escale au comptoir du Terminal 1, Zone 5, de l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle pour les faits suivants, survenus le 24 décembre 2025 aux alentours de 20 heures… »
Bordel, s’il compte détailler tous les faits survenus ce jour-là à UN doigt, on va jamais s’en sortir je pense, soudain prise de panique. Mon téléphone se met à vibrer. Cléo, la copine de Will, l’éditrice de chez Crasset, m’informe par SMS que son créneau d’avant vient de se libérer, du coup, elle me propose de déjeuner, c’est plus sympa un déjeuner, nan, qu’esse j’en dis ? J’en dis que je préférerai toujours un écartèlement à un déjeuner puis que je dois être au Sphinx pour 14 heures, Lemon m’a chargée d’ouvrir, mais on ne dit pas non à une éditrice, qui plus est une éditrice de chez Crasset donc pas le choix, il faut que j’accélère la : cadence.
J’interpelle le vieux. Puis-je lui emprunter sa souris une seconde ? Je dois imprimer un document urgent, on m’attend dans le 6. Il refuse net. Lui aussi est attendu, à la Préfecture exactement, et s’il loupe son entretien, il se voit déjà assis menotté à l’accoudoir d’un charter, ce qui serait le comble quand on sait ce qui lui est arrivé à Noël… Remarque, embraye-t-il, si je veux que ça aille plus vite, je pourrais l’aider à rédiger sa missive, qu’esse j’en dis ? J’en dis qu’on a un deal. Ni une ni deux, je tire un tabouret et commence à taper sous sa dictée les suites de son affaire…
Ce mercredi 24 décembre 2025, notre homme a donc loupé son vol à destination de Kinshasa (RD. Congo) à cause d’un malheureux excédent bagages de… 100 grammes. Oui, vous avez bien lu, 100 petits grammes de rien du tout l’ont bel et bien cloué au sol. Alors que sa première valise était déjà en partance sur le tapis roulant, sa deuxième s’est fait intercepter par un agent ABSURDEMENT zélé au prétexte qu’elle excédait de seulement 0,1 kg le poids maximum autorisé, ce qui a eu pour effet de faire sortir M. Paul — c’est son nom — de ses gonds. L’agent a alors immobilisé le tapis pour rapatrier la première malle, dont il a RAGEUSEMENT arraché l’étiquette sous le nez de M. Paul qui s’est mis à brailler tant et plus pour que quelqu’un appelle la Police. Les forces de l’ordre ont rappliqué mais, loin de lui porter secours, ont choisi d’expulser le pauvre M. Paul hors de CDG. Par la suite, ce dernier a eu la surprise d’apprendre qu’il avait été inscrit sur la liste noire de la compagnie…. Il va sans dire que cette décision PROPREMENT (je dois dire que M. Paul a un goût très prononcé pour les adverbes lesquels, je trouve, alourdissent son style, mais ce n’est que mon avis) arbitraire a des conséquences catastrophiques sur sa vie, tant sur le plan professionnel — il me demande ici de mentionner l’échec de sa mission au sein du projet « APPOCALYPSE » (sic) — que sur le plan personnel — impossibilité d’acheminer des biens familiaux dans son pays d’origine au prétexte qu’il s’agirait de biens commerciaux —, sans parler de l’atteinte grave à sa réputation. En conséquence de quoi M. Paul exige que les images des caméras de vidéo-surveillance soient saisies et analysées avant leur effacement automatique afin de le blanchir DÉFINITIVEMENT, et souhaite engager des poursuites contre les personnels d’escale pour dénonciation calomnieuse (art. 225-10 du Code Pénal) et dégradation volontaire… CORDIALEMENT…
Ma mission terminée, je rafle mes cinquante pages recto verso, m’acquitte de mon dû auprès du Paki, et quitte le Lyca en trombe, non sans avoir souhaité bon courage à M. Paul pour la suite de ses démêlés. Direction : Crasset.
***
Au bar de la Croix-Rouge avec un quart d’heure de retard. Je scrute la salle. Pas de Cléo. J’appelle, elle me dit qu’elle arrive dans 2 minutes. Je m’installe près de l’entrée en m’interrogeant sur comment expédier ce déjeuner en moins de… dix, sous peine de perdre mon emploi. Chaud ! Surtout qu’il va falloir se présenter, parler, faire du small talk, bref, tout ce que je déteste. Ah ! La voilà. Brindille aux cheveux châtain avec des dents de lapin. Elle s’assoit en face de moi. Elle m’a reconnue direct, pour avoir maté ma vidéo des dizaines de fois. « Parisian Girl answering a Proust Questionnaire in a Hookah Lounge ». Elle voulait même en faire un mème. Haha, c’est tordant, j’admets.
Tu sais ce que tu veux ? me demande-t-elle en prenant la carte. J’annonce : un contrat d’édition. Bizarrement, elle ne rit pas. Hum… Pendant qu’elle plonge dans le menu, je sors ma liasse encore fumante de l’imprimante sur la table. A-t-elle eu le temps de lire ? je m’enquiers. Tu vas me raconter, élude-t-elle en hélant le serveur. Zut, elle a pas lu. Plus que 8 minutes… Le serveur se pointe. Cléo lui commande un croque Poîlane. Et pour vous ce sera ? me fait-il en se tournant vers moi. De l’eau. Plate ou gazeuse ? Plate. En demi ou grande bouteille ? En carafe ! Avec plaisir, me signifie le pingouin avant de pivoter vers le bar. Merde, sont vraiment sympas dans le 6… Je tâcherai d’y revenir. Plus que 7 minutes.
OK j’attaque. BLOW JOB. Pour la faire courte, c’est l’histoire de Lola, très jeune et très naïve rédactrice « Art de Vivre » chez Journal qui, pour échapper à un licenciement abusif, suce son boss dans son bureau. Malheureusement pour elle, son petit ami la surprend en pleine action. Elle devient alors l’objet sexuel de toute la rédaction jusqu’à terminer à l’hôpital où les médecins décident de la plonger dans un coma artificiel… À son réveil, Lola apprend avec stupeur — Cléo me coupe. Elle n’achète pas. Si je crois qu’il suffit de pondre un texte porno pour signer dans une illustre maison telle que Crasset, je me fourre le doigt dans l’œil. La littérature est une chose sérieuse. Là, on voit trop que j’ai voulu faire ma maligne. Mais je m’en fous, du porno ! je me défends. Si elle me laissait finir, elle comprendrait que mon texte est plus profond qu’il n’en a l’air. Comme je m’apprêtais à lui dire, à son réveil, Lola apprend avec stupeur que ses collègues ont tous été virés et remplacés par des I.A...
Le serveur arrive avec l’eau et le Poîlane. Cléo mord dedans à pleines dents avant de reprendre : Si tu veux gagner du temps (oui), suis mon conseil. Raconte-nous SIMPLEMENT ce qu’il s’est passé avec ton boss. Raconte-nous pourquoi tu as dû quitter ton journal aussi PRÉCIPITAMMENT. Pourquoi écrire cette histoire est FINALEMENT une question de vie ou de mort. Ce qu’on veut lire, Lisa, c’est toi, même si ça implique de se mettre tout le monde à dos à commencer par ton boss, ton mec, ton ex ou ta grand-mère. Je nierai te l’avoir dit mais écrire, c’est souffrir. Écrire, c’est retirer autant de petits bouts de verre pilé d’une vieille espadrille usée jusqu’à la corde. Et je t’interdis d’utiliser cette phrase, c’est celle de ma nouvelle autrice, une nana incroyable qui nous raconte à quarante ans de distance le féminicide de sa mère du point de vue de sa sœur jumelle sourde-muette. Puis, me jaugeant en se passant la langue entre ses quenottes : Maintenant, dis-moi la vérité. Ton boss, tu l’as vraiment sucé ? Je reste coite. Allez, à moi tu peux le dire, tu l’as sucé ou pas ? Je lui souris façon Joconde. Soudain, comme possédée : HAHAHA bien sûr que tu l’as sucé !! Tu l’as COMPLÈTEMENT sucé ! C’est qui ? Il est connu ? Ça serait mieux s’il était connu. Ça serait même FOUTREMENT génial !!! Juste, dis-moi qui c’est. Il a déjà publié chez Crasset ? Parce que si c’est le cas, je vais avoir des problèmes. Ça serait con que je me fasse virer juste avant la rentrée littéraire HAHAHA ! Quoi ? Tu parles plus ? HAHA tu devrais voir ta tête. Je t’ai tuée là. HAHAHA tu dis rien CARRÉMENT ? TOC TOC !! Y a quelqu’un ?? Bon, en tout cas, sache que je suis là pour toi. Tu m’envoies ce que tu veux quand tu veux. Mais dans pas trop longtemps quand même. Je veux dire, le temps passe vite. Qui sait où on sera demain, pas vrai ? TIC TAC TIC TAC me hurle-t-elle. CLOCK IS TICKING !!! Hein ! Quoi ? Quelle heure est-il ? m’écrié-je du fond de ma torpeur. Quatorze heures passées de 13 minutes, me renseigne Cléo. OH MON DIEU JE VAIS ME FAIRE VIRER !! Je m’enfuis ventre à terre.
***
Au Sphinx avec 38 minutes de retard. Lemon m’attend sur le seuil, bras croisés, son sac à dos posé à ses pieds. Il me tend la main, je lui remets les clés. Puis le suis à l’intérieur. En m’asseyant dans l’alcôve, en cliente lambda, je pense : mais que pouvaient bien contenir les sacs de M. Paul ?
