Je ne sais pas trop ce qu’il cherche alors je lui raconte ce qu’il se passe ici. Je lui raconte les gens qui vont, qui viennent, leurs bons mots, ou en tout cas ce qui me fait marrer comme mardi lorsque Brahim est resté coincé aux chiottes et qu’on a mis une demi-heure à s’en rendre compte à cause de la musique. C’est un de ses collègues, peintre en bâtiment, qui l’a secouru en enfonçant la porte à l’épaule. Bruno qu’il s’appelle. Un Péruvien trapu à la faconde plate comme la lune avec des yeux rieurs.
Simple visite. DR
À ce propos, il nous a appris une chose fort intéressante, Bruno. Figurez-vous qu’au Pérou, il existe une bière nommée « Chicha ». Élaborée à base de manioc fermenté, cette boisson typique des régions andines est très appréciée des travailleurs car très désaltérante. Elle est traditionnellement brassée par les femmes selon un procédé très spécial : ces dernières broient le manioc entre leurs chicots puis le recrachent allègrement dans des cuves en terre cuite, telles des lamas. Une fois prête, la chicha est distribuée à tout le village dans des brocs agrémentés de citrons verts. « Un peu comme les citronnades de Lemon ! » a réagi Brahim en tirant sur son hookah. On a opiné et conclu que ce serait une chouette idée que de se rendre sur place et de goûter la chicha mais bon, le Pérou, c’est loin, les billets doivent coûter cher, donc notre conversation s’est vite noyée dans les volutes de fumée. On savait parfaitement que ce voyage de groupe ne se ferait jamais, ce qui nous a rendus un peu tristes sur le moment. Et puis Bruno a proposé de nous en amener lundi. Sa tante, qui habite Ivry, en fait souvent, et comme il doit justement la voir ce week-end… On a tous dit volontiers ! avec un enthousiasme non feint — boire et fumer la chicha en même temps, c’est le genre de trucs qui se présente qu’une fois dans l’existence.
Le lendemain, quand je suis arrivée pour prendre mon service, la porte des W.-C. était réparée. J’ai regardé de plus près pour chercher trace du coup d’épaule de Bruno, mais il n’y avait plus rien de visible. Comme si l’incident n’avait pas eu lieu. Lemon était dans la cuisine, il tenait dans sa main une lettre. Je l’ai salué, il ne m’a pas répondu, ce qui ne m’a guère étonnée car Lemon est un homme de peu de mots. Faute de client, je suis allée me foutre dans l’alcôve avec mon Mac.
Mine de rien, grâce au Nadir, je me remets à écrire. En ce moment, je rassemble mes notes sur Gladys. Sacrée femme, Gladys. Je me demande si, avec tout ce qu’elle m’a raconté, il n’y aurait pas moyen de trousser un genre de biographie et de la refourguer à un éditeur. Je veux dire : naître dans un bordel sous l’Occupation, puis faire carrière dans le cinéma porno et les sex-shops, ce n’est quand même pas banal… Surtout quand on sait que Jean-Jacques, son premier mari, l’a abandonnée, enceinte, pour se barrer à New-York où il est devenu un chiropracteur réputé. Un peu comme Martoune en son temps avec le Gégé… J’imagine qu’il faudrait un peu muscler l’intrigue, y ajouter un fil plus polar, peut-être autour de l’orchidée d’Hitler, sinon, qui ça pourrait intéresser, à part les gens d’ici ? Et encore, au Sphinx, personne ne lit, hormis Esther. Si tant est que l’on considère que les sudokus sont une forme de lecture, ce qui se défend…
Mon regard croise celui de Lemon. C’est fou quand même. Que ce soit en tant que cliente ou employée, il ne m’a jamais vraiment calculée, et là, allez savoir, il me scrute avec un air bizarre… OK je range l’ordi et vais chercher le Cedar et le chiffon à poussière. Ça fait des semaines que je me dis que les statuettes égyptiennes méritent un petit coup. Je commence par Bastet, puis passe à Horus, Rê, et tous les sphinx des étagères avec le regard de Lemon fiché dans la nuque. C’est d’un lourd… Une fois terminé, je prétexte une course histoire de prendre l’air.
Je descends la rue de la Gaîté. Passé la terrasse du café du même nom, je suis frappée par le spectacle des rayons orangés du soleil se reflétant dans les vitres noires de la tour Montparnasse. Waaa, c’est Star Wars. Comme j’ai le temps, je décide d’aller voir de plus près. J’oblique par le square puis entre dans le Monoprix dont je remonte l’allée principale pour ressortir côté rue du Départ. Je traverse la chaussée, rejoins la dalle, et m’approche nez en l’air du gratte-ciel, à la fois intimidée par son gigantisme et saisie par l’état déplorable de sa façade. J’aperçois bientôt sur la gauche une entrée « Visiteurs » protégée par des barrières de chantier. Sans réfléchir, je m’engouffre dans le sas…
À l’intérieur, je tombe sur un vieux vigile à moitié endormi à qui je demande si l’on peut monter. Il me mime le geste de déposer mon sac sur le tapis de contrôle, mais comme je suis venue les mains dans les poches, je passe le portique, et, une fois de l’autre côté, me retourne vers lui pour savoir où se trouve la billetterie. Il me désigne son collègue près des ascenseurs. À peine arrivée, cling !, les portes métalliques s’ouvrent. Le liftier m’intime de monter. Je lui demande si c’est payant. Il me répond par un sonore « Rien ne va plus ! Attention au départ ! »
Les portes se referment d’un coup. La cabine se met en branle et s’élève dans les étages en silence. Je fixe l’affichette OTIS en serrant les dents pour tenter de juguler mon attaque de panique en voyant défiler les numéros à toute allure – 3, 12, 21, 34, 45, 48, 53, 56. Cling ! Les portes se rouvrent sur la billetterie trônant au milieu d’un vaste espace vitré absolument désert. Au comptoir, j’ai le réflexe de sortir ma vieille carte de presse. L’hôtesse l’accepte sans tiquer et me tend mon ticket gratuit. Je suis le chemin balisé à travers la boutique de souvenirs – fermée – puis les panneaux explicatifs du nouveau projet architectural baptisé Demain Montparnasse jusqu’à une petite porte planquée dans un recoin. Je tends mon sésame au vigile assis sur un minuscule tabouret puis gravis un escalier en prenant appui contre le mur tagué qui tranche avec l’ambiance World Trade Center du dessous. J’arrive sur une passerelle en métal. Mon premier contact avec le grand vide. Je continue sur la passerelle en évitant de regarder la ville qui s’étale en bas. C’est vraiment très haut… Je monte la dernière volée de marches en fer qui mène au toit. Le toit du monde… En foulant le gazon artificiel, j’ai l’impression grisante d’avoir réussi un exploit du type monter le Machu Picchu.
Je vais me poster sous l’arche pour touristes où est inscrit dans un lettrage seventies : « 1974 – 2026 : Best View of Paris ». De là, la tour Eiffel semble lilliputienne. J’effectue le tour de la plateforme dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, observant le cimetière Montparnasse, le Luxembourg, Montmartre, la Seine... et tout ce zinc, tout ce gris, toutes ces vies minuscules qui me font me dire que l’on est finalement bien peu de chose. Prise soudain de vertige, je me cale dans l’un des horribles fauteuils en plastique blanc disposés au centre de la zone. Il est étonnamment confortable. J’offre mon visage au soleil, qui est encore haut dans le ciel. Que c’est bon de sentir sa morsure sur la peau, moi qui passe mes journées dans la mine et qui n’ai pas eu de vacances depuis bien longtemps… Je dois m’assoupir car lorsque que je rouvre les yeux, le soleil est très bas. Un groupe de congrèsmen est massé sous l’arche pour profiter du sunset. Certains tiennent une coupe de champagne à la main, d’autres se prennent en photos. Des enceintes diffusent une musique lounge. Je quitte mon fauteuil et rejoins le point de vue. L’astre rouge, de la taille d’un ballon de football, est en train de descendre derrière les tours de la Défense. Tout le monde retient son souffle. Dans quelques secondes, il disparaître. Ça y est, il a disparu. C’est le nadir… je murmure. J’attends encore que le rouge s’évanouisse dans le bleu de la nuit pour retourner au Sphinx.
Le lendemain, en me rendant au taf, j’ai un mauvais pressentiment. L’ambiance est bizarre avenue du Maine mais c’est normal après tout, c’est lundi. C’est toujours bizarre le lundi qui plus est le lundi avenue du Maine. Je pousse la porte du Sphinx. Elle est fermée. En me reculant, je remarque que la baie vitrée est barbouillée à la chaux. Je colle mon visage contre la paroi pour tenter de voir à travers les rideaux. Les sièges en simili sont retournés sur les tables. Un bang gît sur le carrelage. Dans le frigo, éteint, je distingue encore quelques pâtisseries. Je crie le nom Lemon. Aucune réponse. Merde, qu’est-ce qu’il se passe ? C’est quoi ce délire ? Où est Lemon ? Pourquoi c’est fermé ? Je m’époumone à qui mieux-mieux : Lemon ! Lemon ! Lemon ! Les passants m’évitent en me jetant des regards compatissants. Je demeure quelques minutes devant la chicha, les bras ballants. Puis, soudain, je pense à Bruno et à sa chicha que je ne goûterai jamais.
Hey ! On se retrouve bientôt pour un nouvel épisode, Inchallah ! D’ici là, charbonnez bien…
Artwork : Dabaaz <3
