Là-bas, c’est sûr, on pourra me renseigner. À peine le seuil franchi, le vendeur me cueille : « Tiens, qui voilà ! » Je lui lance : « Ali est là ?
— Pascal est là.
— OK, c’est normal qu’en face ce soit fermé ?
— En face ?
— Le Sphinx !
Pascal se tord le cou pour voir entre les deux pans de rideaux en velours.
— Ça m’en a tout l’air.
— Mais hier c’était ouvert !
— Eh oui.
— Et aujourd’hui c’est fermé.
— Eh oui.
— Ça ne vous choque pas, vous ?
— Pas plus que ça. Les boutiques ouvrent puis ferment puis rouvrent puis referment et ainsi de suite, c’est la dure loi du commerce. Au fait, tu as planté tes bulbes ?
— Quoi ?
— Tes bulbes. Je t’avais dit d’en planter cet automne.
— Non, j’ai été très occupée.
— Dommage. Mate-moi ça.
Bon à savoir. DR
Il tourne son écran d’ordi vers moi dont le fond d’écran est un superbe parterre planté de fleurs jaunes.
— C’est quoi ?
— Des jonquilles. C’est magnifique les jonquilles. Je t’en apporte quelques bulbes si tu veux. Pour l’année prochaine.
— Non je veux qu’on me rende mon Mac. Je l’ai laissé au Sphinx hier soir et maintenant, je ne peux plus y accéder.
— Dans ce cas, je te conseille d’aller voir ton copain.
— Mon copain ?
— En bas des escaliers à droite, me dit-il en rabattant son écran dans l’axe.
Je traverse la boutique et emprunte l’escalier en colimaçon. En bas, mes yeux doivent s’habituer au noir. J’aperçois une porte entrouverte à droite. Je l’entrebâille. Un homme est en train de prodiguer une fellation à un autre devant un porno gay. Je m’excuse et referme aussitôt. Je vais à la suivante. Elle porte le numéro 37. Cette fois, je toque trois coups avant d’entrer.
À l’intérieur, je découvre Pablo vautré sur un immense canapé en skaï noir, en train de taper sur son PC, les pieds sur la table basse. Face à lui, le téléviseur noir encastré dans un grand meuble laqué de noir affiche un grand K blanc sur fond noir. En me voyant, le jeune homme ne peut réprimer un mouvement de surprise. Je lui demande ce qu’il fabrique. Il me répond qu’il est en train d’apporter les dernières modifs à son diagnostic spirituel. Si tout va bien, il devrait pouvoir annoncer le lancement de KULTE sur les réseaux d’ici ce soir.
— Tu veux tester ? me propose-t-il.
— Non, tu dois m’aider à récupérer mon Mac. Je l’ai laissé au Sphinx hier soir et maintenant c’est fermé !
— Lisa… Il ne faut jamais laisser des objets de valeur dans un café, encore moins une chicha ! Il faut faire attention !!
— Je bosse là-bas !
— Bossais.
— Oui… Il s’est passé quoi ?
Rabattant ses longs cheveux noirs en arrière :
— Les voies du commerce sont impénétrables.
— Allez, dis-moi ce que tu sais...
— Mais rien ! Juste que le système d’extraction de la fumée n’était pas aux normes.
— Tu penses que c’est un coup de Shazami ?
— Shazami… L’Irakien ?
— Oui, et le Sicilien. Ils sont pas nets. C’est sûr, c’est eux qui ont appelé les services d’hygiène.
Haussant les épaules :
— Tu te fais trop de films.
— Peut-être, mais du coup, comment je fais, moi ?
— J’ai une soluce, mais va falloir que tu m’aides sur un truc.
— Quoi ?
Pablo enfonce le bouton d’une grosse télécommande plastifiée incrustée dans l’accoudoir du canapé. Le message suivant apparaît sur le téléviseur : « Tu te sens incompris, perdu ? Tu as l’impression de scroller ta vie à l’infini sans en saisir le sens ? Tu ne te reconnais dans aucune des religions actuelles ? KULTE est là pour te guider. Commence par établir ton diagnostic spirituel. Notre équipe se charge de te concocter un programme religieux sur-mesure et adapté à tes besoins les plus existentiels. Parce que tu es unique, tu mérites ton propre KULTE. »
— Pas mal ! fais-je, impressionnée.
— Arf, c’est de l’I.A.
Sans prévenir, il retire son hoodie noir siglé du K. En l’ôtant, il me dévoile l’intégralité de son torse. Je pourrais écrire que Pablo est beau comme un Dieu mais ça serait de mauvais goût. Quand même, ça fait très longtemps que je n’ai pas vu un tel corps… Il me tend son sweat.
— Enfile-le.
— C’est quoi le délire ?
— On va tourner une vidéo. Pour mon kick-off.
— C’est hors de question.
— Tu vas le faire.
— Fais-le toi !
— J’aurai plus de likes avec une nana.
— Oublie-moi.
Il monte sur la table basse, bourre d’un coup de poing une des plaques du faux-plafond et en sort un paquet enrobé dans un sac plastique d’épicier. Il se rassoit dans le canapé et m’étale des billets de dix et de vingt sur la table. Il doit y en avoir pour 3 ou 400 balles.
— Tu… deales de la drogue ?
— Ça a pu m’arriver, oui. Mais uniquement pour financer mon projet.
— Il y a des banques pour ça.
— Tu crois que c’est facile pour un Arabe de se faire prêter ?
— Tu es aussi Portugais.
— Portugais, Arabe, c’est pareil. Bon tu m’aides ou pas ? Avec cette somme, tu as de quoi te racheter un PC.
Je tombe la veste. Je n’ai qu’un simple débardeur en dessous. Mes tétons pointent carrément. Pablo détourne le regard le temps que je passe son vêtement ; il est imprégné de son odeur ce qui augmente ma concupiscence. Pablo me demande de m’asseoir à l’autre bout du canapé, puis sort son téléphone pour me filmer. Je rechigne un peu mais finis par me prêter au jeu. On enregistre plusieurs prises toutes plus catastrophiques les unes que les autres mais qu’est-ce qu’on se marre ! À en avoir mal aux joues. J’avoue, je n’ai pas ri comme ça depuis longtemps. Nos regards se croisent. Il me dit tout en continuant à filmer :
— Tu es une belle femme.
— Toi aussi.
— Tu es croyante ?
— « Ni Dieu ni maître ».
— Tu devrais lire le Coran.
— Je préfère lire Cioran.
— Qui es-tu ?
— Je m’appelle Lisa Delille, je suis née le 30 octobre 1985, boulevard Arago, dans le 13e arrondissement de Paris.
— Tu es baptisée ?
— Étrangement oui.
— Étrangement ?
— Ma mère est juive.
— Tu es juive ????
— Techniquement oui, enfin j’imagine. Mais doit-on forcément être quelque chose ?
Très sûr de lui :
— Pour moi, tu es une Arabe.
— Mmmh ça, en revanche, je suis sûre que non.
— Crois-moi, tu l’es.
— Comment tu le sais ?
— C’est simple : tu as déjà vu un Juif, enfin une Juive, fumer la chicha ?
— C’est une bonne question…
— Je peux t’embrasser ?
— T’as pas dit que tu te réservais pour le mariage ??
— Si. Tu veux m’épouser ?
— LOL.
— Je suis sérieux.
— Tu as 22 ans. Moi : 40.
— Parfait, me fait-il. Tu vas pouvoir m’apprendre des trucs…
— Tu vas me baiser et après, tu vas vouloir divorcer.
— Y a qu’un moyen de le savoir…
Pablo range son téléphone, pose sa main sur ma cuisse. Le contact de ses doigts m’électrise. On converge l’un vers l’autre pour s’embrasser… On s’embrasse. Ses mains passent sous son hoodie. Les miennes migrent vers son torse. Je commence à me faire à l’idée que je vais me l’envoyer dans cette cave quand une voix nous fait :
— Je peux me joindre à vous ?
On se retourne. Un chauve se tient debout devant la porte, la queue à l’air. On éclate de rire. Le chauve s’en va en maugréant. J’en profite pour m’extraire du canapé, ôter son sweat et remettre ma veste. Je vais pour sortir à mon tour. Pablo m’arrête :
— T’es sérieuse, tu te casses ?
— Oui.
— On va plutôt grailler un truc et après, je t’emmène à la Fnac ? Ils ont de très bons reconditionnés.
— Je veux mon Mac. Y a toutes mes notes dessus.
— Et ta thune ?
Je lui envoie un baiser et sors. En haut de l’escalier, Pascal m’interpelle depuis le bureau : “Alors, t’as planté ton bulbe ?” Il éclate de rire. Je ne relève pas et trace ma route vers la sortie. Il m’interpelle de nouveau. Je me retourne. Pascal agite une clé. Le double de Gladys ! Il l’a retrouvé au fond d’un tiroir. Je le lui arrache et vais chercher mon Mac.
Hey ! On se retrouve bientôt pour un nouvel épisode, Inchallah ! D’ici là, charbonnez bien…
Artwork : Dabaaz <3
